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Opinion

Jovenel MOÏSE : Vers un potentiel retour au Duvaliérisme

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Depuis son accession au pouvoir le 07 février 2017, le président Jovenel MOÏSE ne cesse de nous étonner. Il a cette qualité d’attirer l’attention de tout le monde par son discours et ses actes qui sortent de l’ordinaire. Les uns plus bizarres que d’autres.

En écoutant le personnage, l’on se croit en plein XIVe ou XVe siècle. C’est comme si l’on remontait le temps, et tout d’un coup, l’on est en présence d’un roi qui rappelle à ses sujets que son pouvoir est divin.

Ce 08 mars 2020, à l’occasion de la journée Internationale pour le droit des femmes, le président MOÏSE a encore frappé fort par ses déclarations apparemment naïves, mais qui charrient un projet diabolique trouvant ses racines dans la période de dictature des Duvalier.

 “Parmi les 118 circonscriptions, 35 seront dirigées exclusivement par des femmes” a-t-il martelé devant un public qui l’acclamait. Il poursuit en disant, pour respecter le quota de 30% exigé par la loi concernant la présence des femmes dans l’administration publique, cela se fera également au niveau communal et départemental.

Le président MOÏSE traite d’hypocrite ceux qui ne respectent pas le quota de 30%, mais en réalité, il est lui-même le premier des hypocrites. N’a-t-il pas causé plus de torts à la lutte pour le droit des femmes en Ayiti en faisant de telle promesse?

Marier le discours du président à sa personne ou à la période actuelle ne nous permet nullement de déceler le projet qui s’y cache réellement. Ce faisant, nous devons remonter le temps jusqu’à la dictature, plus précisément à l’époque où Papa Doc réduisit la Nation à l’État, et l’État à sa personne.

En effet, François Duvalier a bénéficié du suffrage universel (22 septembre 1957) et du droit de vote des femmes pour mettre en place son régime et instaurer le totalitarisme en empruntant la voie du populisme pour y arriver. À cet égard, le suffrage universel ouvrira la voie à l’organisation des dionysiaques plébiscitaires.

En d’autres thèmes, l’organisation d’un soit disant scrutin, se fait en dehors des normes et des principes que requiert un processus électoral. Il suffit de faire le rapport entre le populisme et le totalitarisme pour comprendre la réjouissance de Jovenel Moise concernant l’amputation quasi-complète du pouvoir législatif. Une réjouissance qui l’a poussé à minuit deux à déclarer la caducité du Parlement haïtien. D’ailleurs, le chef de l’État n’a cessé de tenir que le parlement, malgré la majorité de son parti, et l’opposition l’empêchaient de réaliser ses projets.

Situation favorable à Jovenel Moise pour exercer son plein pouvoir, sans aucun contrôle des parlementaires. Toutefois, un plein pouvoir limité par les puissances impérialistes, mais qui pourraient l’aider à mettre en œuvre une « nouvelle loi électorale », comme il l’a annoncé.

Sachant qu’il n’y a pas de parlement, s’agit-il vraiment d’une loi électorale, ou d’un décret électoral ?  

Depuis l’arrivée des “Tèt kale” au pouvoir, les crises que connaissent le pays ne cessent d’augmenter. Mais le véritable enjeu est que la prétention qu’a Jovenel MOÏSE d’adapter le pouvoir à la crise.

Les institutions sont détruites, tel le parlement n’existe plus, il veut changer ou imposer une nouvelle constitution et le banditisme, le kidnapping ou l’insécurité en générale deviennent la norme. En effet, la mise en place de la dictature des Duvalier a suivi cette même voie, celle de la formulation de la crise où ce qui faisait du tort à la société devenait norme.

Michel-Rolph Trouillot(1986) a formulé la thèse selon laquelle l’État duvaliérien peut se reproduire sans Duvalier. Ainsi nous dit-il : « le départ de Jean-Claude Duvalier crée seulement les conditions d’un débat plus ouvert sur les maux de ce pays. Et dans l’absence de ce débat, nous ferons face, une fois de plus à un État totalitaire, ou pire, à une guerre civile, et/ou à une nouvelle occupation par les États-Unis du Nord ». Jusque-là, nous avons connu deux occupations post 1986, l’une en 1994 et l’autre en 2004.

Depuis le départ de Jean-Claude Duvalier, nombreux sont ceux qui ont tenté de rétablir la dictature au pays, mais aujourd’hui, nous avons la sensation que Jovenel MOÏSE en particulier et le régime “Tèt kale” en général, veulent à tout prix y parvenir. D’abord, les “Tèt kale” qui se réclament de « bandit légal » créent en dehors de la loi et de l’absence totale d’un débat dans l’espace public une pseudo Force Armée qui, selon les analyses, se met aveuglement au service de ce régime ayant participé à détourner de fortes sommes d’argent dans l’administration.

En normalisant ce qui est anormal, Jovenel MOÏSE est en train de créer les conditions favorables d’une guerre civile. Ainsi rappelons-nous de l’affrontement qui a eu lieu le 23 février 2020, entre la pseudo force armée et les policiers manifestant pour la reconnaissance d’un syndicat au sein de la Police Nationale d’Haïti (PNH). L’on pourrait se dire au rythme que la crise se formalise, la guerre civile est quasi inévitable.

En effet, les “Tèt kale” vont profiter du vide institutionnel pour créer une nouvelle loi électorale (décret électoral conviendrait mieux) faite sur mesure et organiser de manière hâtive des élections, ou plutôt des sélections, comme ce fut le cas dans l’histoire d’Haïti en matière d’élections, sauf quelques exceptions. C’est à ce moment que nous devons nous préparer à empêcher qu’une catastrophe plonge le pays encore plus bas dans l’abîme.

Dans ces bizarreries, ce 08 mars 2020, le président a dit que ceux qui prendront les armes pour gagner les prochaines élections qu’il aura à organiser, doivent se considérer déjà comme étant des perdants. Mais ces propos ne peuvent-ils pas portés à équivoques ? Et si le président voulait nous dire au contraire en matière d’arme, il n’a point d’égale. Et que ceux qui voudraient le contrecarrer aux prochaines élections seront écrasés comme des vulgaires moustiques. Espérons que ces propos ne veulent aucunement traduire une telle idée.

Jovenel MOÏSE n’est qu’un président de doublure qui a les responsabilités et non le pouvoir. La véritable personne possédant le pouvoir est bien l’ex-président Joseph Michel MARTELLY, sans oublier l’Ambassade américaine en Haïti. Le président MOÏSE n’assure que la transition en vue de préparer le retour au pouvoir de MARTELLY. Les “Tèt kale” parviendront-ils à obtenir ce qu’ils veulent ? Rien n’est encore décidé, car l’histoire est dynamique et la lutte populaire imprévisible. Tout peut changer.

Nelcinio LAURENT

Auteur/Journaliste/Blogger

nelciniolaurent@gmail.com

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COVID-19

Covid-19: Des personnes dites en quarantaine à domicile, circulent librement.

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Depuis la révélation du premier cas de Coronavirus en Haiti, les autorités haïtiennes ont décidé de garder en quarantaine les personnes ayant été contact avec le patient testé positif.

Certaines d’entre elles sont en quarantaine institutionnelle, et d’autres restent chez eux, mais sur la surveillance des agents du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), afin d’éviter tout autre contact avec d’autres personnes non contaminées.

“À Delmas 33, une personne a été testée positive du Covid-19, de ce fait, les membres de sa famille sont mis en quarantaine à domicile”, nous raconte un agent de la MSPP, qui préfère garder l’anonymat.

” J’ai visité cette famille. C’est un peu triste à dire que le ministère n’a pas le contrôle de ses gens, car ils circulent librement”, relate t-il.

Rappelons que la transmission du CoronaVirus se fait par des postillons à travers des toux et éternuements d’une personne infectée du Covid-19. Alors cette stratégie de quarantaine domiciliée appliquée par le MSPP, est sans aucun effet pour diminuer la propagation du Virus en Haïti. Puisque les personnes circulent librement, donc, ne sont pas vraiment en quarantaine.

En effet, une personne infectée circulant dans les rues de la capitale, où les habitudes demeurent, représente un danger pour la santé des autres. La distance sociale, le confinement ainsi que les lavages des mains ne sont toujours pas bien reçu par la majorité des citoyens haïtiens.

Soulignons que la Ministre de la Santé Publique, Dr Marie Greta Roy Clément, dans une interview faisait mention de 200 lits destinés aux éventuels cas de Coronavirus, une déclaration qui a soulevé de nombreuses critiques et doutes au sein de la population.

La quarantaine domiciliée est-ce une façon de prouver que le pays n’est pas vraiment prêt à faire face à cette pandémie?

Ce qui est certain, les agents qui surveillent ces personnes suspectées ne prennent pas en compte les dégâts qu’elles peuvent causer.

De nombreuses personnes soutiennent qu’une population qui vit quotidiennement ne peut respecter le confinement sans assistance de l’État. Une marchande a même affirmé au micro d’un journaliste qu’elle préfère mourir du COVID-19 que de faim. La rue est l’endroit où nous gagnons notre vie, dit-elle.

Les autorités du Ministère de la Santé Publique et de la Population doivent prendre des dispositions strictes s’ils veulent vraiment empêcher la propagation du Coronavirus dans le pays.

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COVID-19

Quand une frange de la population jongle avec le mal

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Depuis la découverte de l’agent pathogène Covid-19, les États du monde se sont trouvés dans l’obligation de prendre des dispositions pour freiner les mouvements de population. Autrement dit, pour contrôler la circulation des individus, en les obligeant à rester à la maison, dans l’idée d’éviter la propagation du virus. Cependant, en Haïti, une importante frange de la population adopte des comportements qui tendent à défier les dispositions prises par l’État. Comme si, les mesures annoncées par le gouvernement haïtien ne les concernent pas, voire ne les intéressent pas. Pourtant, de telles dispositions rentrent dans une démarche de préservation de leur vie. De notre vie, étant conscient de la défaillance du système sanitaire. Qu’est-ce qui expliquent de tels comportements ? Est-ce une façon de banaliser les risques, les dangers que représente le corona virus ? Faisons une courte analyse de la situation.

Dans un court métrage circulant à travers les médias sociaux, une marchande dénonce les mesures de confinement préconisés par le chef de l’État/le chef de son gouvernement, peu après le recensement du premier cas de personne infectée. L’intervention de cette marchande dans le micro d’un journaliste dont on ne connait pas l’identité, prend corps dans l’incapacité même de l’appareil d’État à contrôler les corps, mais aussi, dans l’incapacité de l’État à accompagner les décisions de confinement par le biais de mesures sociales et économiques.

Face à ces manques, les gens s’hasardent à sortir pour vivoter, et se donnent une bonne raison pour ne pas respecter le confinement. Ce qui nous stimule à penser que les personnes qui se risquent, et, partent s’occuper de leur petit boulot ne sont pas dépourvues d’une forme de rationalité. Au contraire elles le sont trop. C’est ce que nous nous proposons de démontrer de manière hypothétique, c’est-à-dire, décèler le lieu à partir duquel partent ces comportements aptes à mettre en péril la vie de ces gens.

Dans un temps (T1), nous estimons que la situation de crise sociale, économique et politique que traverse le pays depuis plus de trente ans, s’accumule, se sédimente, et renforce ce contexte de panique, d’incertitude actuel. Ce qui amène les gens à adopter des comportements qu’on peut qualifier de suicidaire. Non pas parce qu’ils n’ont pas conscience des risques en adoptant de tels comportements ; mais, parce que ces personnes inscrivent la panique, l’incertitude, dans une mémoire longue en lieu et place d’une mémoire courte, contextuel et analytique. Or, la mémoire longue est dangereuse (Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980). Car, elle rappelle la constance des crises, elle rappelle les millions de dollars détournés dans l’administration publique, il s’agit d’une mémoire indiquant la lpersistance du mal, que ce mal est fabriqué par l’État décisionnaire non interventionniste.

Dans le court métrage précité, la marchande dit ceci : « Pito m mouri ak kowonaviris la mwen pa mouri grangou / je préfère mourir du Coronavirus que de faim ». Ces propos sont la marque fabrique d’une personne consciente des risques, mais, en même temps qui feint d’être dans le déni, dans le rejet de ces risques. Il pourrait s’agir là de l’éclatement du concept de résilience tant caressé par certains penseurs.

À un autre temps (T2) de notre analyse, nous pensons que l’absence de structures sanitaires, de manque, mais aussi de fuite de notre personnel médical, créent dans l’inconscient collectif ce souci de jongler avec le mal, de s’exposer de plus en plus aux risques, car, l’idée de prises en charge annoncée par le gouvernement nage encore dans le monde des idées de Platon. Car, le véritable mal à combattre confirme son omniprésence dans la gestion de la chose publique.

Cela dit, ces personnes qui ne respectent pas le confinement adoptent des comportements liés à l’inconscient, des comportements qui expliquent que leurs corps ne sont pas contrôler par aucune forme de gouvernementalité. Déjà, les espaces pouvant aider à refouler, individuellement ou collectivement les menaces que représente le Covid-19 sont clos (L’église, l’école, etc.). Donc, ces personnes rejettent la permanence de l’État pompier, du provisoire tel qu’il est développé par le sociologue Ely Thélot(2017), en le dissimulant par un processus langagier et comportemental. D’où les propos de certains internautes : « sanbn te fè ak lajan Petwokaribe a ».

Pour finir, il serait intéressant de rechercher la logique du non-respect du confinement dans l’inconscient collectif et individuel des individus. Car, selon Sigmund Freud, l’inconscient révèle l’existence d’un savoir existant dont on ignore son topos. C’est-à-dire son lieu d’enclenchement (Paul-Laurent Assoum, 2011).

Loobens L.Dorsainvil, finissant en Anthropo-sociologie
l.dorsainvil@gmail.com

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Actualités

SPNH: Un syndicat au sein de la force publique est-il compatible avec la sécurité nationale de l’État ?

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Un syndicat au sein de la force publique est-il compatible avec la sécurité nationale de l’État ? Les policiers ont-ils le droit constitutionnel de se regrouper en syndicat ?

Le point de vue de Me Samuel Madistin relatif à la création d’un syndicat au sein de la PNH est-il juridiquement fondé ? Le juriste Sonet Saint-Louis donne son avis sur cette question brûlante d’actualité.

Le droit est une affaire d’expérience différemment vécue par les avocats. Cette attitude néfaste  au sein de la classe politique consistant à classer les avocats en « progressistes » et en « réactionnaires », n’a d’autre objectif que de polariser la communauté juridique nationale. Sont définis comme « progressistes » les avocats identifiés comme étant « pour » le peuple et les « réactionnaires » seraient, eux, « contre » le peuple. De telles attitudes peuvent détruire notre corporation en nous réduisant au silence. On ne discute plus : la parole du droit est tue au profit des slogans politiciens. Tout se passe comme si les hommes de loi devaient désormais se soumettre au diktat des tenants d’une certaine idéologie politique.

En effet, quand il s’agit de questions constitutionnelles, surtout celles touchant la sécurité et l’ordre public, tout le monde est légitime pour en parler mais pas avec la même autorité. Il me semble que les pratiquants du droit constitutionnel détiennent une certaine prééminence sur les autres dans le débat actuel. Aujourd’hui, le droit constitutionnel n’est plus un infra droit ou un sous-droit mais un domaine du droit véritable auquel se rattachent les différentes branches du droit. Comme l’a écrit depuis longtemps l’homme de sciences, le professeur François Ost, la constitution est le temps des fondations. Parlant de la fondation, le droit constitutionnel, disait le professeur Vedel, devient le tronc sur lequel se rattachent toutes les autres branches du droit mais en même temps les domine dans une certaine mesure (Mirlande Manigat, Traité de droit constitutionnel haïtien, 2000).

La sécurité publique est une question d’intérêt général. Elle concerne certes les vies et les biens des citoyens mais aussi les conditions de travail de ceux qui s’en chargent : les policiers.

La situation des agents de la force publique est tellement précaire qu’il est difficile de ne pas sympathiser avec eux. La sécurité publique est une question nationale. Ceux qui s’en occupent méritent qu’ils évoluent dans des conditions décentes. Tout le monde en convient. Et ce problème doit être résolu maintenant. Nos policiers, nos infirmières, nos médecins, nos enseignants méritent qu’on les traite avec respect et dignité. Ces catégories de professionnels sont les plus importantes de la société.

Nous devons les soutenir dans leurs justes revendications parce que nous dépendons d’eux. Ils souffrent déjà trop et on ne peut pas leur demander de consentir d’autres sacrifices. Les citoyens doivent contraindre les pouvoirs publics à corriger cette situation qui ne peut plus durer. Ces professionnels sont à bout de souffle et à bout de tout. L’incompétence et l’insouciance de nos gouvernants risquent de tout détruire. Changer la vie du peuple doit être une priorité pour nos dirigeants. En effet, les gouvernements ont été établis sur la base du suffrage des citoyens pour garantir les droits de ces derniers à la vie et au bonheur. Nos représentants ne peuvent pas passer à côté des buts pour lesquels ils ont été élus. Mais comment faire justice aux policiers, aux professeurs, aux professionnels de la santé en leur donnant un salaire décent quand  le  pays est en cessation de production, quand il n’y a pas de croissance économique ni création de richesses ? Comment réaliser tout ceci sans réussir le pari de la stabilité politique, sans professionnaliser la classe politique haïtienne ?

L’idée de former un syndicat au sein de la police est un signal lancé par les agents de la force publique aux autorités constituées pour leur signifier qu’ils vont mal. Très mal.

Que dit l’article 35-3 de la constitution ?

Mais au-delà de ces frustrations légitimes, collectivement partagées, les policiers, agents de la force publique, peuvent-ils se regrouper en syndicat pour défendre leurs justes revendications ?

Au-delà de la sensibilité collective qui se dégage sur les conditions de travail des policiers, il faut questionner le fondement juridique à la base de cette démarche.

À ce sujet, les opinions se divergent et se contredisent. La question est sérieuse et je profite de l’occasion pour condamner l’ignorance et le populisme juridique qui règnent dans le débat actuel autour de la question. Cette ignorance est si forte et si généralisée qu’elle atteint aujourd’hui les intellectuels et les hommes et femmes de science. « Le peuple a toujours raison ». Mais dans quelle mesure peut-on admettre que le peuple, parce qu’il détient la souveraineté, a toujours raison ? Les hommes et femmes de science doivent-ils se plier à sa volonté ?

Je dénote une absence de rigueur et de sérieux dans les prises de position de nos lettrés. Le populisme envahit toutes les disciplines scientifiques en Haïti. À la recherche des faveurs populaires, de la popularité et peut-être par un souci sincère de justice sociale (on peut leur concéder ça), nos intellectuels se font de plus en démagogues en répandant des paroles insensées dans le public. À mon avis, ils sont beaucoup plus dangereux pour le corps social que les ignorants arrogants. C’est pourquoi je conseille à mes confrères de faire attention aux opinions qu’ils émettent dans le public car ils sont perçus comme les porteurs de la parole du droit.

Dans les prises de position de beaucoup de confrères, je constate qu’il y a dérapage et escalade. Cette situation est constatée non seulement dans l’enseignement du droit et dans l’édition de la règle de droit mais aussi dans son application. Le cas de se demander ce que deviendra l’université dans dix ans en Haïti. Il y a donc de quoi à s’inquiéter en constatant la solidité du pacte de l’ignorance qui existe dans notre société.

Revenons à la question initiale. Les policiers ont-ils le droit constitutionnel de se regrouper en syndicat ? Que prévoit la Constitution en matière de liberté syndicale ?

L’article 35-3 se lit comme suit : « La liberté syndicale est garantie. Tout travailleur des secteurs privé et public peut adhérer au syndicat de ses activités professionnelles pour la défense exclusivement de ses intérêts de travail. »

La Charte de 1987 introduit aussi en son article 263 la notion de Force publique qui se compose de deux corps distincts : les Forces armées d’Haïti et la Police nationale d’Haïti. Cette Constitution précise en ses articles 269 et 269-1 que la police est un corps armé et que son organisation et son fonctionnement sont réglés par la loi.

La police tout comme l’armée, est un corps hiérarchisé. Dans une telle structure, il y a une unité de commandement et des paliers hiérarchiques (voir les articles 264-1 et 270 de la Constitution). Dans une telle structure, l’ordre vient d’en haut et le subalterne a le devoir d’obéissance exigé dans tout corps hiérarchisé. Cette soumission doit être spontanée ou bien on l’impose par la contrainte. On ne conteste pas l’ordre du chef, à moins qu’il soit manifestement illégal. Mais le soldat ou le policier a-t-il la qualité pour apprécier un ordre manifestement illégal venant de son chef ? (affaire Tadic TPIY).

L’ordre constitutionnel et international prévoit les conditions de dérogation, de limitation et de restriction à certains droits, notamment le droit syndical au sein de certains corps.

Si les prescrits de l’article 35-3 autorisent les agents de la Force publique regroupés au sein de la Police nationale à créer un syndicat, ceux des Forces Armées d’Haïti peuvent jouir aussi de cette même prérogative. Or, les forces armées et la police ont été instituées pour garantir la sécurité intérieure du pays et défendre le territoire contre d’éventuelles menaces provenant de l’extérieur. Cette fonction qui est dévolue à la Force publique contraste avec la liberté syndicale. Il y a aliénation de ce droit au profit du principe de la sécurité nationale.

Il faut analyser le contexte de la loi

Le droit est un ordre, un tout cohérent. On n’analyse pas une disposition constitutionnelle par segment. Une telle entreprise exige qu’on élargisse le cadre de l’analyse au-delà du strict commentaire des textes. D’où l’importance de faire une analyse du contexte de la loi qui avait donné naissance à la Police nationale. Sans cet examen, il sera difficile de comprendre l’organisation et le fonctionnement de cette institution, telle que prescrite dans la loi du 29 novembre 1994 portant création, organisation et fonctionnement de la Police nationale.

La Police a été instituée après le bannissement de l’Armée nationale. Elle n’a pas été créée à côté des Forces armées mais pour se substituer à celles-ci. Ce qui lui donne un statut singulier, particulier contrairement aux autres polices du monde. Les biens de l’Armée et ses ressources humaines et matérielles ont été transférées à la Police. L’Armée n’existait que de nom avant d’être remobilisée par le Président Jovenel Moise en 2017. L’Académie militaire était devenue une académie de police. Les casernes occupées par la nouvelle force de police ont été, elles, transformées en commissariats. La police remplit ainsi toutes les tâches qui étaient réservées autrefois à l’Armée, telle que par exemple la surveillance des frontières terrestres, maritimes et aériennes de la république d’Haïti.

Le contexte de la création de ce corps fait qu’il est difficile de le comparer avec la police de Montréal, de New York ou à celle de Paris. Ce sont des comparaisons imprudentes qui traduisent une méconnaissance de l’histoire et des faits qui ont donné naissance à la Police nationale d’Haïti. La méconnaissance de l’histoire est un obstacle à la connaissance du droit et à la connaissance tout court. L’examen du contexte de la loi est important pour la comprendre et pour l’interpréter (Danielle Pinard, La connaissance d’office des faits sociaux en contexte constitutionnel, 1997, Université de Montréal)

Pendant plus de deux décennies, la Police nationale a été la seule force publique opérant sur toute l’étendue du territoire national. Elle surveille  nos frontières, nos côtes et nos espaces aériens. Donc, elle remplit des tâches relevant de la sécurité nationale.

Le principe de sécurité nationale rime très mal avec l’existence d’un syndicat au sein des forces publiques. Notons toutefois que le concept de sécurité nationale est flou. (voir Le flou du droit de Mireille Delmas Marty, 1986). On n’explique pas le concept de sécurité nationale : on l’invoque souvent pour justifier la Raison d’État.

Un effort législatif à faire

Je conclus que toute idée avancée ou position juridique doit être démontrée sous le double éclairage de la réalité de la loi et du texte. La police est un corps hiérarchisé dont la mission est d’assurer la sécurité et l’ordre public. De par ses fonctions et ses tâches, ce corps diffère des autres corps de métiers du secteur public. La Constitution fixe le cadre général de l’organisation de l’État mais ne réglemente pas tout. En ce qui concerne l’organisation et le fonctionnement de la Police nationale, il faut se référer à la loi du 29 novembre 1994 portant création, organisation et le fonctionnement de la police nationale, les règlements et le code de la déontologie de ce corps. Il ne peut pas y avoir un syndicat au sein de la police si la loi ne l’autorise pas.

Le droit des agents de la Force publique de se regrouper en syndicat est aliéné pour les motifs de sécurité nationale. L’article 35-3 sur lequel s’appuient l’éminent avocat et Professeur de droit constitutionnel Me Monferrier Dorval et le docteur Frandley Julien pour affirmer que la police nationale peut se regrouper en syndicat, est pris et interprété hors contexte. La compréhension de la loi renvoie souvent au contexte de son adoption, à un ensemble d’a priori, de principes et des données permettant d’expliquer la réalité.

Le problème se trouve donc au niveau de la déstructuration de l’État d’Haïti à travers le démantèlement de l’armée, pour répéter le colonel Himmler Rebu. C’était une décision irréfléchie. On n’abolit pas une armée nationale sur le fait qu’elle avait commis des coups d’État contre le pouvoir civil. Les armées des pays d’Afrique et de l’Amérique étaient reconnues parmi les plus sauvages du monde mais grâce à des réformes sérieuses, elles ont été transformées et mises au service de la démocratie et de l’État de droit (Leslie Manigat).

Comme, je l’ai souligné, du fait que la Police nationale d’Haïti a été créée pour remplacer l’Armée d’Haïti, elle cumule les fonctions de l’ordre public et la sécurité nationale. Ces tâches conférées à la police nationale furent une manœuvre politique de la gauche haïtienne pour écarter définitivement l’Armée comme force publique.

Il convient d’ajouter cependant que depuis le rétablissement de l’Armée, aucun effort législatif n’a été fait pour revoir ses règlements, la loi portant création, organisation et fonctionnement de la Police nationale ni pour déterminer les relations de travail devant exister entre ces deux forces publiques. Ce sont des faits sur lesquels nos futurs législateurs, j’espère, prendront position.

Le débat autour de la création d’un syndicat au sein de la Police nationale est capital et je suis heureux de compléter, pour le public, les remarques de Me Samuel Madistin. Il me plaît, en terminant ce texte, de dire à mon confrère Madistin, de demeurer dans le droit, dans l’élitisme du droit et de la connaissance et de maintenir la constance intellectuelle, la bêtise passera. Par-delà des pulsions démagogiques et populistes, je souhaite que la communauté juridique nationale reste un espace de lumière dans cette grisaille qui enveloppe le pays.

Toutes mes sympathies à Me Samuel Madistin !

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