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Opinion

La mort de l’esprit : les élites haïtiennes sont-elles frappées de caducité ?

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En guise de réponse à Lionel Trouillot, un immense intellectuel, un modèle de qualité et d’excellence

Le bonheur du peuple, dans une société haïtienne réconciliée avec elle-même, devrait passer par un État qui fonde sa raison d’être sur l’expression de l’intérêt général.

Mais pourquoi reste-t-on insensible à la détresse populaire ? Et l’on en devine bien la raison : c’est la mort de l’Esprit. C’est déjà une difficulté de parler de progrès si le peuple n’a pas conscience de ce qu’il est et s’il s’écarte de la raison. Les élites dans une société a des responsabilités, celles d’élever la nation vers des buts supérieurs. « La vocation de l’élite » dont parlait Price Mars au siècle dernier ne doit pas être de vaines paroles en 2019.

À cet égard, j’attire l’attention sur le manque de sincérité dans le discours politique en Haïti. Tout le monde essaie de tromper tout le monde. Il ne peut être seulement question de démontrer l’excès d’immoralité dans le discours politique mais de discerner la vérité et de quel côté elle se trouve. On dit qu’on est pour l’ouverture tandis qu’on organise la fermeture. On affirme qu’on est pour la démocratie, en même temps on se livre à des actions autoritaires et totalitaires. On prétend vouloir combattre la corruption alors qu’elle est partout. On ne pourra pas résoudre ce problème d’insincérité en politique sans la rééducation et la reconversion des élites haïtiennes.

Cette crise a montré combien nos hommes politiques sont passés maîtres dans l’art de manipuler la conscience populaire. Nous sommes contre le libéralisme et l’ouverture des marchés alors que nous avons liquidé les entreprises publiques haïtiennes au nom du néolibéralisme triomphant. Nous défendons le peuple et en même temps nous multiplions par milliers les laissés-pour-compte par nos décisions économiques injustes. Nous exigeons le changement, comme si nous n’avons aucune responsabilité dans la débâcle actuelle, a commenté Valéry Numa.

Nous sommes très étranges dans notre manière de dire, de faire et de concevoir la politique chez nous. Quand le bateau du système coule, chacun a ses bourgeois, ses nantis, ses oligarques, ses corrompus, ses bandits à protéger. On n’est pas contre le mal mais on veut seulement en profiter. On est corrompu ou on ne l’est pas, ça dépend du camp où l’on se retrouve pour l’instant

Dans cette société, tout passe et on ne sanctionne pas. On pille l’État après on passe à l’opposition. J’apprends beaucoup de nos crises, de nos déboires, de notre imagination fertile à tromper la réalité. L’opposition est un purgatoire, un lieu où l’on efface les fraudes, les vols et les corruptions de nos gouvernants d’hier. Passer à l’opposition est une façon de se faire oublier, ou pour ne pas à rendre des comptes de sa gestion à la nation. Dans ce pays, faites-vous opposants et tout ira bien. Car le peuple, par crainte d’un retour au totalitarisme et par manque de confiance dans toute autorité constituée, vilipende toujours le pouvoir mais fait toujours grâce aux opposants. Tout le monde cherche la bonne grâce du peuple ou s’en réclame. Une fraction du peuple est toujours le peuple au nom duquel tout se règle et tout se fait. Dans ces conditions, il est difficile pour que le peuple connaisse le beau, le vrai, la qualité et l’excellence. C’est avec les naïfs qu’on construit les montres et les renouvelle au pouvoir, comme si, en dehors d’eux, il n’y avait pas d’alternative. C’est ainsi que la politique haïtienne se joue, avec des monstres recyclés. Le peuple, dans son innocence et sa méconnaissance de l’histoire, construit ses propres monstres. Il ne peut que renouveler le pire parce qu’on l’infantilise pour qu’il n’atteigne pas le stade de la raison. L’esprit du peuple n’est pas actif. On lui raconte tout et il gobe tout. C’est cette reconduction sans fin – cette terrible répétition – des dirigeants corrompus qui autorise les étrangers à déclarer que la nation haïtienne est maudite.

Le diagnostic est biaisé. La terre d’Haïti n’est pas maudite. Nous sommes dans une situation de caducité de l’Esprit du peuple. Cette mort naturelle de l’Esprit du peuple se manifeste par la nullité politique. Le peuple haïtien continue son existence, sans vie, sans esprit.

Ceci vient de ce que la nation haïtienne a une élite irresponsable. Le peuple haïtien ne peut devenir fort avec cette élite qui n’est que nullité politique et ne l’éclaire pas. Par cette mort spirituelle, nous sommes devenus province dominicaine, arrière-cour des États-Unis d’Amérique, les parias du monde civilisé.

C’est bien vrai que nous sommes en train de dépérir dans la corruption et la médiocrité. Si le peuple périt dans la corruption, il nous reste qu’à espérer renaîtra par l’esprit parce qu’on lui cherche une assomption, une rédemption dans un Esprit supérieur.

Chaque époque a son Esprit. Le système a atteint sa limite historique, tout comme l’Esprit l’ayant animé, arrive lui aussi à sa caducité. Il faut l’idée et la détermination pour faire naître une plus haute Idée de l’Esprit. Aussi devons-nous rompre et réconcilier avec la caducité et proposer provisoirement quelque chose capable de tempérer les appétits qui se déchaînent. Les élites cherchent leur pain mais qui prend soin du peuple et de la patrie ?

Comment expliquer la délocalisation de deux grands pouvoirs pour cause d’insécurité au bas de la ville? Comment priver des citoyens qui y habitent de sécurité ? Comment ne pas reconnaître l’humanité de ces gens ? C’est comme si on admettait que ceux-ci ne sont pas des humains.

Quelle est donc la raison d’être de ces pouvoirs ? Quel impact cette délocalisation apportera en termes de résultats, d’efficacité, de performance et de rendement dans le travail parlementaire ? Comment continuer à payer des parlementaires qui ne sont pas utiles à la République ? Pourquoi les juges continuent-ils à recevoir leur salaire pendant que la justice en tant que service public n’est pas rendue ?

Dans le combat politique, il y a une dimension éthique. La politique, pour atteindre ses buts ultimes, ne peut pas se passer des vertus. Ceci est fondamental. Un peuple qui n’est pas vertueux ne peut espérer avoir des dirigeants avec un comportement éthique.

Cette crise est le fait de l’irresponsabilité des élites dirigeantes. La responsabilité est la destination absolue de l’homme. Celle-ci lui permet de faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Seul l’animal est irresponsable. Quand on renonce à sa responsabilité, on devient bête.
À gauche comme à droite, c’est l’irresponsabilité, mais à partir de quoi il ne faut point désespérer ?

Délégitimé par plus d’un, miné par une crise sociale et économique sans précédent, le président Jovenel Moïse tient ferme à la barre et s’accroche à la légalité constitutionnelle selon laquelle il doit arriver au terme de son mandat de cinq ans. Comment a-t-il pu résister jusqu’à présent à tous ces assauts ? La faiblesse morale de l’opposition serait-elle sa force ? Quelle heureuse fatalité de la création !

De cette crise, aucune figure politique n’émerge. Au bout du compte, cette crise nous amène à une crise de la vérité. Une crise sur la manière de sortir de la crise. Qui a la solution à cette crise ? À qui revient donc la légitimité de trancher ?

Les patriotes haïtiens doivent anticiper les événements pour ne pas perdre le contrôle de l’avenir. La possibilité d’un dialogue inter haïtien pour mettre fin à la crise est difficile. Les Haïtiens n’ont pas la pratique des échanges libres. Dans le comportement de l’Haïtien, on retrouve deux sentiments forts : la jalousie et le rejet systématique de l’autre. En ce sens, la culture du refus rend difficile toute solution humaine, c’est-à-dire négociée, à la crise actuelle. Les jusqu’au-boutistes qui sont au pouvoir comme dans l’opposition ne mesurent pas la dimension humaine de la crise. Leur ignorance du mal et la méconnaissance du bien nous dirigent tout droit vers notre perte.

Dans cette course vers la fin, il y a certains droits qui sont bafoués, comme celui de circuler librement. Le citoyen ne peut pas quitter son espace pour se procurer ce qui est nécessaire à ses besoins. C’est notre liberté qui est menacée. Car personne n’a le droit de disposer ainsi d’une autre personne et de contrôler ses possibilités d’action au point que celle-ci soit dépendante et se voit privée d’une part essentielle de sa liberté.

Les forces de sécurité qui enlèvent les barricades obstruant le passage des citoyens ne prennent pas position en faveur d’un camp. Elles favorisent simplement l’application d’un principe de l’État de droit qui est celui de l’égale jouissance des droits des citoyens.

Lorsque l’anarchie se substitue à l’ordre, tous les scénarios sont possibles dans la conjoncture actuelle. Il est un fait que les forces publiques ne rassurent pas les citoyens. Des groupes armés capturant le territoire défient la police. L’État réel ne demande pas aux citoyens d’accepter l’ordre, il doit être accepté. En cas de résistance, on l’impose par la contrainte, c’est classique. La fonction du maintien de l’ordre public et de la sécurité intérieure est liée à l’existence même de l’État. Sinon, celui-ci perd le monopole de la violence légitime.

Cette débâcle est rendue possible parce que l’union entre l’État et le citoyen s’est effritée. Cette absence rend impossible toute action consciente de l’État. L’ordre républicain est sur le point d’être renversé. Le processus démocratique encadré par l’international depuis des années est interrompu avec le non renouvellement à temps du personnel politique. Les institutions républicaines sont carrément disloquées sous le poids de l’insécurité. L’État d’Haïti est effondré sous le regard – indifférent ou complice ? – des Nations-Unies dont la mission principale était pourtant d’assurer un environnement politique sûr et stable dans le pays. La réalité ne peut pas être dopée, car après avoir dépensé tant d’argent pour un bilan aussi désastreux, comment pourraient-elles admettre aujourd’hui, au nom de la démocratie, l’établissement d’un gouvernement en dehors des normes démocratiques, donc du suffrage universel ?

Cette communauté internationale n’est-elle pas aussi dos au mur ? Quel a été son véritable projet pour Haïti ? Les Haïtiens vont découvrir très tard que derrière chaque projet, il y a un mensonge et derrière chaque mensonge, il y a un projet macabre.

Du côté de l’international, l’échec est total et sans appel. Cet échec est toutefois partagé entre le pouvoir et la communauté internationale. C’est un bilan particulièrement insignifiant. Décevant. C’est un désaveu total qui, à mon avis, devrait inviter l’International à revoir sa stratégie en Haïti. Sa crédibilité est mise à rude épreuve. La déclaration de l’ancien envoyé des Nations Unies en Haïti, Edmond Mulet, selon laquelle il faudrait envisager une autre force militaire en Haïti peut être considérée comme un aveu d’échec de toutes les missions onusiennes dépêchées chez nous ces dernières années.

Sur le terrain, chaque jour, on se rend à l’évidence que le gouvernement éprouve toutes les difficultés à contrôler les espaces territoriaux de l’État malgré les annonces faites dans le sens du rétablissement de la paix.

L’opposition ne contrôle ni la rue ni les événements, encore moins le pouvoir. C’est la catastrophe qui nous guette. Deux occupations étrangères en dix ans, trois en moins d’un siècle, c’est plus qu’un désastre national. Laisser à d’autres le soin de remplir nos tâches nationales, celles qui reviennent aux élites de ce pays, c’est plus que de la déchéance : c’est la dégénérescence, la disgrâce, le déshonneur.

Le pourrissement de la situation oblige les acteurs politiques à mettre fin aux passions, aux émotions, à la déraison et surtout à l’orgueil. Aucune des parties en présence n’a les moyens de réaliser ses objectifs politiques. Ce constat suffit pour les convaincre de composer l’une avec l’autre pour que cessent la destruction des biens publics et privés, les tueries derrière les barricades enflammées érigées en embuscades, véritables tombeaux de policiers et de paisibles citoyens en quête du pain quotidien.

C’est la mort partout, celle des consciences, de l’esprit et du patriotisme. Cette odeur de mort et de corruption qui se diffuse dans tous les coins et recoins de notre société, ne date pas d’aujourd’hui. Mais il se trouve qu’aujourd’hui, les nouveaux morts se mêlant aux ossements d’anciens effacés de notre mémoire, répandent une odeur nauséabonde qui nous prend à la gorge. Mais nous avons encore cette éternelle soif de vivre. Sans qu’on le dise, il existe dans notre société un état de barbarie et de sauvagerie que notre Esprit ne saurait accepter. On la voit dans la brutalité des actes de violence qui peuplent notre quotidien. Nous sommes devenus de grands producteurs de morts pour la consommation locale – et l’étranger n’a de cesse de le rappeler à bout de reportages – parce que la mort de l’Esprit dans la cité nous empêche de penser l’humanité et de nous élever aux sentiments supérieurs. Notre animalité, c’est la passion du pouvoir et l’amour de l’argent, véritables obstacles à l’évolution de la vie du citoyen vers une forme supérieure.

Dans un État dominé par les lois, la citoyenneté n’a de signification que si elle permet d’exercer des droits. Le mépris du citoyen et de son bien-être collectif ne date pas d’hier. Mais on a l’impression qu’aujourd’hui, l’éthique et la responsabilité de l’État se sont évanouies.

Qu’est-ce qui relie le citoyen à l’État ? Le pays n’a pas de gouvernement légitime et fonctionnel depuis la démission du Premier Ministre Jean-Henri Céant à cause d’une crise politique qui ne fait qu’empirer jour après jour. Le Chef de l’État à qui la constitution octroie le rôle de garantir le bon fonctionnement des institutions, a toutes les peines du monde pour former un gouvernement, comme le réclame la communauté internationale, faute de trouver un consensus avec les différents secteurs de la population contestant son pouvoir. Face à l’érosion de sa légitimité, le Président est dans l’obligation de trouver une formule politique inclusive qui lui permettra de gouverner le pays dans le calme et la sérénité, conditions indispensables pour remettre le pays au travail.

Nous sommes dans une communauté d’existence, c’ est-à-dire, la recherche du bien-être collectif ne dépend pas seulement d’un individu ou d’un groupe de citoyens. La recherche de solutions à nos problèmes individuels et collectifs ne sera pas seulement l’œuvre du Président de la République. L’opposition politique doit en raison de cela évoluer en maturité et changer de tactique. Elle doit nous offrir une direction précise et claire à sa démarche. Soit, par une logique de force, elle renverse l’ordre républicain établi, soit elle accepte démocratiquement d’avoir des échanges libres avec le Président de la République. L’accord de Marriott a été un échec politique et n’a résolu aucun problème. Le temps passe et les problèmes restent entiers. Il faut dialoguer, notre monde est celui de la démocratie et de l’état de droit. Pourquoi veut-on rendre caduques les institutions de la démocratie et de l’État de droit et organiser une conférence nationale souveraine ? C’est quoi une conférence nationale souveraine ?

La démocratie se définit comme le traitement des conflits. Ceux-ci ne disparaîtront jamais dans une société. Ils naissent, grandissent, disparaissent et réapparaissent. Dans une société démocratique, les conflits ne peuvent être résolus que par le dialogue. Il n’ y a pas d’autre voie. Il faut cesser de gaspiller le temps dans des activités improductives. Ce que fait un individu est toujours conforme au sentiment habitant en lui.

Comment désigner un juge de la Cour de cassation pour remplacer un Président en exercice, sans obtenir la démission volontaire ou forcée de celui-ci ? L’article 173 de la Constitution précise que la gouvernance du pouvoir judiciaire est assurée par les cours et les tribunaux. Comment de simples individus peuvent-ils passer en entrevue les membres d’un pouvoir de l’État ? Où est passé l’honneur des juges ?

En fonction de quoi cette Commission spéciale décidera que tel juge avait été “bien nommé”, tel autre, non ? Qu’en adviendra-t-il des arrêts que ces juges “mal nommés” avaient pris ?
Quel est l’état d’esprit de nos juges ? Dans quel état d’esprit seront-ils lorsqu’ils soumettront leurs dossiers devant la Commission spéciale aux fins d’examen ?

Avec cet examen imposé et accepté, le pouvoir judiciaire se trouvera dans une sorte d’aliénation. “L’Esprit n’est que ce qu’il fait, et il se fait ce qu’il est en soi”, pour répéter Hegel dans son ouvrage “La raison dans l’histoire”. Cette régression de l’Esprit traduit aussi celle de l’individu. Le pouvoir judiciaire est en déchéance parce que les juges sont aussi frappés de déchéance et de caducité. Nous sommes dans une situation de régression à tous les niveaux. Nous évoluons dans une régression de l’Esprit qui traduit une détermination du négatif.

De même, comment choisir un Premier Ministre en l’absence d’un Parlement fonctionnel ? Le poste de Premier Ministre traîne derrière lui une logique constitutionnelle et institutionnelle. Comment peut-on créer une instance autre que le Parlement pour contrôler l’action du gouvernement ? La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif reconnaîtra-t-elle cette instance de contrôle et à partir de quelle loi ? Il faut avoir à l’esprit que cette Cour est un organe technique de contrôle placé sous la dépendance du Parlement. C’est le bras technique du parlement dans sa mission de contrôle

La gestion de l’État ne va pas sans le principe de la reddition de comptes. Doter l’administration publique d’un Premier Ministre en absence d’un Parlement est un malentendu juridique. Qui donnera décharge aux ministres de la transition ? Que fait-on de la souveraineté nationale ?

Dans un État de droit démocratique fonctionnant sous l’empire d’une constitution, les partis politiques concourent au suffrage universel. En démocratie, quand il y a un problème, c’est au peuple qu’il faut s’adresser pour trancher. On ne peut pas confisquer la volonté populaire. L’article 58 de la constitution indique que la souveraineté du peuple réside dans l’universalité des citoyens.
Une entente des partis politiques ou des groupes de citoyens, aussi représentatifs qu’ils soient, ne saurait remettre en question ni soustraire cette souveraineté nationale.

Je pense qu’à la base cette entente, il n’ y avait aucune réflexion politique et intellectuelle. Cette mésaventure politique traduit tout simplement une grande fatigue de la classe politique haïtienne. En effet, dans l’état actuel des choses, il n’y a aucune chance pour que cet accord produise des fruits. La cohabitation politique me semble être la formule la plus plausible à envisager dans le cadre de la résolution de cette crise. Il faut cohabiter avec le Président Jovenel Moise contre lui pour le bien de la nation. La cohabitation ne mettra pas tout de suite fin au système actuel mais elle permettra au pays de sortir de sa torpeur.

Le pays souffre terriblement à cause des effets désastreux de la crise. Les politiques doivent montrer qu’ils ont la hauteur de leurs ambitions, car la solution risque risque de leur échapper totalement. Devant la faillite nationale, la force réelle sur le terrain est ni plus ni moins celle de la communauté internationale qui contrôle tout. De cette faiblesse originelle face à l’étranger, on n’est pas toujours en mesure de défendre l’intérêt national. Dans cette déchéance organisée et entretenue, l’Esprit nous commande de replier afin de pouvoir cerner dans le contexte international un nouveau futur pour nos populations locales.

Dans cette mort de l’Esprit, le peuple veut reprendre la vie de l’Idée, celle du bien, de l’existence conforme à vie supérieure. Le pays n’est ni à gauche ni à droite. Dans les contestations populaires actuelles, il y a quelque chose de positif à retenir : le peuple proclame la caducité du système, parce qu’il tient le changement pour la seule chose la plus importante. Le peuple exige la mise en place d’un système de gouvernance qui prend en compte ses intérêts. C’est pourquoi le système actuel est déclaré caduc.

Dans la caducité, il y a la mort et l’évolution de l’Esprit. La Mort de l’Esprit est le point de départ de l’évolution et de la renaissance. Sans une renaissance spirituelle, nous risquons de passer à coté de la vérité que nous cherchons tous ensemble. Dans l’Esprit, chacun poursuit sa fin et c’est en tenant compte de la fin de chaque individu qu’il nous faut raisonnablement construire une humanité plurielle, objectivement universelle, où la vie de chaque citoyen serait conforme aux principes de l’Esprit, donc de la loi. Et la violence déchaînée et arbitraire des individus n’aurait donc plus sa raison d’être.

Opinion

Décret CSCCA : Les quatre grandes erreurs de l’Exécutif

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Seule une poignée de gens, de fidèles et conseillers dupes du Président Jovenel Moise qui pètent dans la soie qui croient que c’est cette gouvernance catastrophique que mérite Haïti. Une gouvernance à coups de décrets qui remet tout en question dans cette République : démocratie, État de droit, bonne gouvernance, égalité des droits.
Derrière ces différentes décisions anticonstitutionnelles, il y a la planification et l’exécution de tout un projet : un retour à la dictature. Un projet monstrueux, car la dictature n’est plus analysée à partir des références lointaines : elle est négation de l’État de droit et de la démocratie, absence de contrôle. Le droit est aujourd’hui une affaire de contrôle. Il ne fait aucun doute que la démocratie haïtienne, l’État de droit et les principes de la bonne gouvernance sont aujourd’hui menacés, avec des conséquences graves sur les droits fondamentaux de la personne humaine.

Les décisions prises par l’Exécutif ces derniers temps justifient l’inquiétude des citoyens. En janvier 2020, le Chef de l’Exécutif a constaté la caducité du parlement, la plus grande institution de contrôle du pays. Les élections pour renouveler intégralement la Chambre des députés et les deux tiers du Sénat n’avaient pas été organisées dans le délai prévu par la Constitution. Il revenait au Président, en tant que garant des institutions, de veiller à l’accomplissement de cet exercice démocratique. Mais comme tout un chacun le voit, il préfère, en marge de la Constitution, instaurer une gouvernance par décrets.

On pensait qu’après la création du Conseil électoral provisoire et la nomination par arrêté du Conseil consultatif indépendant, le Président avait atteint la limite de l’indécence et du galvaudage des nos institutions républicaines. Voilà qu’il vient de publier un décret dans lequel il anéantit la mission de contrôle de la Cour des comptes et du contentieux administratif (CSCCA), une fonction que lui confère la Constitution. On croyait atteindre les tréfonds de l’abîme mais le président Moïse montre à chaque fois qu’il a encore de place à creuser. Cela se passe à la barbe des donneurs de leçons de la démocratie. De quoi penser de croire qu’il y a sinon complicité mais soutien inconditionnel à la réalisation d’un projet contre Haïti.

L’article 1 du décret de l’Exécutif précise le nouveau rôle attribué à la Cour des comptes en ces termes : « En toute matière, l’avis de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est consultatif : s’il est obligatoirement requis, il ne lie la Commission nationale des marchés publics ni les autorités du pouvoir, ni les ordonnateurs, et ne saurait paralyser ou empêcher la conclusion des contrats, accords et conventions mentionnés au premier alinéa ».

Ce décret enlève à la Cour des comptes et du contentieux administratif ses attributions constitutionnelles de contrôler la régularité des dépenses publiques et de s’assurer du bon usage des crédits alloués dans le budget et fonds générés par l’administration.

La Cour est une création de la Constitution
Cette Cour est une institution républicaine. Elle est une création de la Constitution. Sa légitimité provient de sa proximité avec le suffrage universel. En effet, l’article 200-6 de la notre loi mère dispose que les candidats à cette fonction font le dépôt de leur candidature au bureau du Sénat de la République. Le Sénat élit les dix membres de la Cour, et ceux-ci désignent à leur tour leur président et leur vice-président. Les juges sont ainsi investis d’un mandat de dix ans (10) années et sont inamovibles.

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est une institution de contrôle placée sous la dépendance politique du Parlement. Elle représente le bras technique du parlement et rentre dans la mission de contrôle que celui-ci exerce sur les activités du gouvernement. Chaque année, la CSCCA doit préparer un rapport annuel sur la situation financière du pays et l’efficacité des dépenses publiques avec des considérations sur la gestion des gestionnaires, comptables de deniers publics. Après la vérification de toutes les dépenses de l’État, la Cour dresse un rapport au parlement en vue de l’informer sur la situation. Donc, si son avis n’est pas contraignant pour le pouvoir législatif, il l’est pour l’administration.

Les rapports entre la CSCCA et l’administration sont constitutionnels et légaux. La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif intervient dans la réalité de l’administration pour deux raisons fondamentales : 1) pour le contrôle de la légalité ; 2) au nom de l’intérêt général.

Le contrôle de la légalité ne peut être exercé que par une autorité administrative ou juridictionnelle destinée à assurer la conformité d’un acte administratif aux règles juridiques de valeur supérieure.
La Cour intervient à priori et à posteriori. Ces deux contrôles sont intimement liés. Le contrôle de la légalité rentre dans la fonction juridictionnelle de la Cour. Ce contrôle permet de vérifier la compétence de l’auteur de l’acte ainsi que l’absence de vice de forme, de violation de la loi et de détournement de pouvoir. Dans le cadre du contrôle d’opportunité des dépenses, elle s’assure du bon emploi des crédits, des dépenses de l’administration, des entreprises publiques et des collectivités territoriales. Le Conseil national des marchés publiques (CNMP) n’est pas une autorité administrative mais une structure de la Primature. Ce contrôle de la légalité que détient la Cour transféré au CNMP crée une confusion des ordres, une inflation de droits. Trop de droits créent une situation de non droit préjudiciable à l’État de droit, a écrit le sociologue Guy Rocher.

Selon l’article 200, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est une juridiction financière, administrative, indépendante et autonome. Elle est chargée du contrôle administratif et juridictionnel des dépenses de l’État, de la vérification de la comptabilité des entreprises d’État ainsi que de celles des collectivités territoriales.

Le concept de contrôle implique un rapport de domination entre deux entités. C’est pourquoi les fonds débloqués dans le budget et dans les comptes spéciaux sont soumis au visa préalable du contrôle financier exercé par la Cour. Les délibérations de la Cour dans le cadre de son contrôle de la légalité sont contraignantes et impératives. Le contrôle à priori de la Cour est l’admission d’une autorité juridictionnelle dans la réalité administrative.

Cette intervention de la Cour à priori empêche la naissance de tout grief lié à l’illégalité de l’acte administratif. Il est dans l’intérêt de ceux ayant le pouvoir d’engager l’administration, de respecter les prérogatives constitutionnelles de la Cour. En effet, tout comptable public ou ordonnateur – à l’exception des ministres qui relèvent de la sanction du parlement -, doit obtenir décharge de la Cour pour être délié des responsabilités financières relatives à sa fonction.

Les ministres sont les ordonnateurs principaux du budget de l’État. Selon l’article 156 de la Constitution, le gouvernement est responsable devant le parlement. En ce sens, le parlement dispose du pouvoir de contrôle de l’activité gouvernementale. Ce pouvoir s’étend sur le budget de l’Etat. L’article 223 de la Constitution stipule que le contrôle de la loi des finances publiques est assurée par le Parlement, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif et les autres institutions prévues par la loi. C’est le parlement qui accorde décharge de la gestion des ministres. Cette décharge doit être accordée annuellement, selon les exigences de l’article 233 de la Constitution. En violation de la Constitution, en mai 1995, un décret a été pris accordant décharge pleine et entière à des anciens ministres. Le président serait-il prêt à répéter cette violation de la Constitution pour corriger une injustice faite aux anciens hauts fonctionnaires de l’État qui ont servi dignement l’État ? Cette pratique ne va-t-elle pas assurer l’impunité dans la gestion de l’État si le gouvernement n’est responsable que devant lui-même ? La décharge rentre dans la mission de contrôle du parlement et le fait que ce pouvoir n’a jamais été exercé dans le but de protéger l’intérêt général, il n’est pas superflu de dire que nos parlementaires étaient mal imbus de leurs responsabilités.

Les 4 erreurs de l’Exécutif
Quatre erreurs grossières de l’Exécutif qui mettent en doute sa capacité – ou celle de son équipe – en matière droit.


1) Haïti est un État unitaire et décentralisé.

La nature unitaire de l’État d’Haïti est caractérisé par l’existence d’un système juridique unique applicable sur toute l’entendue du territoire. Le droit est un ordre. Ce qui caractérise cet ordre, c’est sa cohérence. L’existence de cet ordre juridique national dont la Cour de cassation en assure la cohérence, doit être exempt de confusion, d’ambiguïté et de contradiction.

Dans un État unitaire et décentralisé, le budget de l’État est celui des collectivités décentralisées et des organismes sociaux financés en tout ou en partie par l’État. La CSCCA n’exerce pas seulement son contrôle à priori sur l’administration centrale mais aussi sur les collectivités territoriales et les entreprises publiques à caractère financier, commercial et industriel. En d’autres termes, ce contrôle à priori et à posteriori s’exerce tant sur l’administration centrale de l’État que sur les collectivités. Donc, la Cour des comptes a la même latitude de contrôler l’usage des fonds de l’État mis à la disposition des entreprises privées. Cette Cour est présente là où il y a des fonds de l’État. On ne peut pas appliquer la loi par raccourci ni par segment. Ce décret fait un raccourci, donc une dérogation en faveur du pouvoir exécutif et de l’administration centrale de l’État, mettant ainsi à mal l’intervention de la Cour dans le cadre de sa mission de contrôle de l’administration.

2) Ce décret est en désaccord avec la Constitution.

Soulignons d’abord un désaccord théorique et conceptuel. Le concept théorique de contrôle est un concept général. Pour comprendre son sens et son opérationnalisation, une déclinaison s’impose. Le contrôle exercé par la Cour des Comptes peut prendre diverses formes : le respect de la procédure et de la légalité, la mise en place d’audits et d’ordonnances, l’évaluation et l’opportunité des dépenses. Ces opérations se font dans le souci de protéger l’intérêt général.

L’avis sollicité par l’administration auprès de la Cour sur une question de droit est obligatoire. Il s’impose à l’administration. Celle-ci ne peut passer outre. L’avis défavorable empêche la réalisation de tout contrat. C’est pour éviter tout grief lié à l’illégalité que l’avis de la Cour doit être suivi. L’avis est un attribut de la fonction de contrôle de la CSCCA. Il est relié aux caractéristiques de contrôle que la Cour exerce dans la réalité administrative. Il faut penser l’avis à partir du contrôle.

Cependant, l’exercice du droit administratif comparé nous permet de déceler quelques nuances. L’avis est un terme juridique s’appliquant dans toutes les branches du droit, notamment au résultat de consultations – facultatives ou obligatoires, selon le cas – demandé aux organes les plus divers. En droit international, l’avis est une opinion sans force obligatoire rendue par une juridiction internationale sur une question de droit.

En France par exemple, les juridictions civiles peuvent solliciter un avis auprès de la Cour de cassation, tout comme les juridictions administratives peuvent le faire auprès du Conseil d’État. Cet avis ne lie pas la juridiction qui en a fait la demande.

Ce décret est inconstitutionnel parce qu’il modifie des lois et des décrets ayant force de loi. Selon la Constitution, c’est le parlement qui détient le monopole normatif exclusif. L’Exécutif ne peut prendre position sur un domaine exclusif réservé au parlement.

3) Le concept de l’intérêt général est ignoré par ce décret.
L’intérêt général n’est pas défini en droit administratif haïtien. Il est laissé à l’appréciation du juge administratif. C’est un concept flou en droit, adaptable et évolutif. C’est est une marge de manœuvre réservée au juge. On peut s’en inquiéter ou s’en réjouir, disait Mireille Delmas Marty. C’est la personne en situation qui donnera un contenu au concept flou. C’est le cas de la notion de sécurité nationale en droit international public ou encore l’opportunité des poursuites en droit pénal (Mémoire de maîtrise de Fanfan Guérilus, « Le rôle du procureur dans la justice pénale internationale », voir aussi son article doctoral « Le pluralisme standardisé »).

Le contrôle de la légalité et de l’opportunité des dépenses dans le but de protéger l’intérêt général est le moyen par lequel la Cour exerce son autorité ou sa domination sur l’administration.

4) Un emprunt mal adapté
En France, c’est le principe de dualité qui prévaut, c’est-à-dire la séparation de l’ordre judiciaire et l’ordre administratif. En Haïti, c’est différent. La dualité de juridiction est le principe d’organisation du système juridique français. La juridiction administrative suprême est le Conseil d’État.
En Haïti, les décisions de la Cour supérieure des comptes et du contentieux ne sont susceptibles de recours, sauf le pourvoir en Cassation. C’est un ordre juridique unifié et coiffé par la Cour de cassation. Il faut éviter la fraude, le plagiat académique et surtout des comparaisons imprudentes qui ne tiennent pas compte de notre réalité.

La majorité de nos emprunts du système français brouille et rend confus notre système juridique national. Par exemple, l’article 173 de la Constitution de 1987 précise que le Pouvoir judiciaire est exercé par les juges alors que la loi de 2007 créant le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire transmet ce pouvoir à cet organe administratif et disciplinaire qui ne devrait être en principe composé que de juges de la Cour de Cassation. On crée une police nationale à qui l’on confie des tâches de sécurité nationale dévolues à l’armée, lesquelles entrent en contradiction avec la possibilité pour les policiers de se constituer en syndicat.

Rien n’est debout dans cette République. Un travail intellectuel de grande envergure s’impose dans notre univers juridique. Il faut donc confronter cet univers brut qui est celui de nos lois et nos codes avec les grands principes développés dans le droit moderne. Le droit est tout autre aujourd’hui. La réforme de la justice passe avant tout par la réforme du droit et la manière d’enseigner le droit dans nos universités. Une ingénierie institutionnelle s’impose à la base de laquelle une pensée cohérente et intelligente est nécessaire, capable de formater la nouvelle république qui doit reposer sur des institutions à même de formuler des règles pertinentes et de les appliquer afin de répondre aux objectifs poursuivis. Au-delà de l’incohérence du système politique, les élites haïtiennes doivent entretenir un nouveau rapport au droit et à loi.

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Opinion

Constitution de 1789: Le vainqueur vaincu

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On sait que la majorité de nos dirigeants n’aiment pas la Constitution de 1987. Depuis son élaboration, ils ne l’ont jamais vraiment mise en application. La raison est toute simple : ils ne veulent pas la loi. Leur rapport au droit est difficile.

René Préval, ce président farfelu et sans vision, avait une fois déclaré que la Constitution de 1987 sur laquelle il a prêté serment en deux occasions, est « une source d’instabilité ». À la fin de son dernier quinquennat, il avait concocté un amendement frauduleux dans lequel il avait banni la participation populaire dans le choix des membres du Conseil électoral permanent, un organisme important destiné à l’organisation des élections dans le pays. Dans l’empressement, ces mangeurs de constitution ont reproduit une disposition transitoire relative à la formation du Conseil électoral provisoire présente à l’article 289 du texte amendé. Dans son stratégie pour assurer son hégémonie dans l’espace politique haïtien, la mainmise sur l’appareil électoral a été l’élément central pour le clan de Préval.

Malgré toutes ces péripéties, la Constitution reste la loi mère et nous sommes tous obligés, dirigeants et dirigés, malgré ses grandes imperfections, de nous soumettre à ce dernier mot du droit. Mais on constate aujourd’hui encore que le harcèlement contre la Constitution de 1987 se poursuit : la nomination d’un Comité consultatif composé de cinq personnes, chargé de doter le pays d’une nouvelle Constitution, le prouve si besoin est.

Mais de quel savoir immense les membres de ce Comité peuvent se prévaloir pour doter le pays d’une nouvelle Constitution ? Ce jeu auquel ces citoyens se prêtent, les expose au suprême déshonneur et au mépris de tout un peuple en proie à toutes sortes de difficultés.

Citant René Préval, l’ancien Président de la Cour de Cassation et Président provisoire d’Haïti, Me Alexandre Boniface, a affirmé au Palais National que la Constitution de 1987 est la cause de toutes nos difficultés. Une déclaration qui traduit la grande ignorance de celui qui fut juge et Président à notre Cour suprême, une institution dont la fonction fondamentale est justement d’assurer l’autorité de la Constitution et de la règle de droit. Pour reprendre l’autre, Haïti est le seul pays où un juge arrive à la Cour Suprême sans avoir écrit une page de “timalice”. C’est la facilité. C’est pourquoi, ces juges, une fois nommés à notre Cour suprême n’ont jamais exprimé leur devoir d’ingratitude à l’ égard de leur autorité de nomination, selon la belle formule de R. Badinter.

Le pouvoir judiciaire ignoré des juges

Le Pouvoir judiciaire d’Haïti est dévolu aux juges, dispose l’article 173 de la Constitution. Un pouvoir qui est dépositaire de la “souveraineté nationale au même titre que l’Exécutif et le Législatif. Ce véritable pouvoir, protecteur de la Constitution et de la démocratie, par ignorance ou par docilité, permet à l’Exécutif de confisquer la souveraineté nationale à lui tout seul, malgré la mise garde clairement exprimée à l’article 59 de notre loi-mère.

La souveraineté nationale, concept politique, est faite de l’addition des trois pouvoirs qui constituent le fondement de l’État. Il est surprenant que Jovenel Moise décide de mettre de côté la Constitution de 1987 sans que les deux autres pouvoirs ne trouvent rien à en redire. C’est la faillite totale de nos institutions républicaines. Que doit donc faire le peuple, seul dépositaire de la souveraineté nationale, dont chacun détient une parcelle, en vertu du principe de l’égalité des droits?

Dans le cadre de la démocratie représentative, chaque citoyen a délégué son pouvoir ou son droit d’agir, selon son propre vouloir. Mais il n’a rien aliéné de son droit de juger, ni celui de reprendre son pouvoir (Spinoza, Traité idéologico-politique).

En dehors des questions politiques sur le choix criminel d’élaborer sa propre Constitution pour asseoir sa dictature, on peut poser la question sur la compétence des membres de ce Conseil consultatif, a écrit fort à propos Dr Chery Blair, professeur de droit à l’Université d’État d’Haïti. Cette voie de l’avenir qu’on est en train de construire aux générations futures, est beaucoup plus porteuse de menaces que de promesses.

En Haïti, en raison de la dictature, l’espace du droit constitutionnel était peu fréquenté. Cette branche du droit qui était considéré comme un sous-droit, a non seulement rattrapé les autres branches du droit mais en temps les domine dans une certaine mesure. L’ancien Président de notre Cour suprême a commis l’erreur de voir dans la Constitution de 1987 non le droit mais un infra-droit. Un sous-droit.

Bien qu’elle opte pour une nouvelle charte fondamentale, la professeure de Droit Constitutionnel, Dr Mirlande H. Manigat, croit qu’il serait inapproprié de mettre en cause la Constitution comme artisan du véritable brigandage institutionnel qui affecte le pays. Cette diatribe non convaincante de l’ancien Président de la Cour de Cassation nous amène à douter de ses connaissances en droit constitutionnel et en droit tout court. Cette branche du droit, après avoir demeuré, trop longtemps un sous-droit ou un infra-droit, devient aujourd’hui le droit, le vrai droit. Car les diverses branches du droit reposent sur des bases constitutionnelles, pour répéter le Doyen Georges Vedel.

Où est l’urgence : changer rapidement le cours sanglant et inhumain des choses en Haïti ou élaborer une nouvelle Constitution pour permettre à certains groupes de s’approprier plus de pouvoirs ? Dans cette Haïti où l’on trouve la mort partout, celle de cette lycéenne, Evelyne Sincère, nous enlève le sommeil et nous place dans la tourmente.

On ne touche pas à une Constitution comme on veut

Depuis le deuxième lundi de janvier 2020, dans notre République où le président Jovenel Moïse est le seul maître à bord, chaque jour devient un jour noir. Jour après jour, on constate que la nuit de la dictature nous enveloppe tous. Un président impopulaire, une gouvernance axée sur la corruption qui n’est soumise à aucun contrôle, une économie improductive dans un État moribond. Malgré cet échec multiforme à son actif, il se permet tout. Gouvernance par décret, changement constitutionnel. On n’a jamais rien vu de tel.

Mais comment en sommes-nous arrivés là, se questionne l’intellectuel haïtien Daly Valet ? Il est important de se poser la question afin de pouvoir identifier la source du mal et d’en sortir.

Le premier constat est que le peuple vainqueur de trois décennies de dictature des Duvalier est vaincu. Le pouvoir actuel s’est tout permis, parce que pendant ces trois décennies on n’a pas su ériger des institutions fortes et démocratiques. La régression est partout. En 1987, les militaires avaient quand même le sens de la République. Ils savaient que l’ordonnateur des règles nouvelles en matière de Constitution est le peuple qui, de manière fondamentale, détient le pouvoir constituant originel.

C’est dans cet esprit républicain et démocratique que le Conseil National de gouvernement a, par arrêté en date du 17 septembre 1986, rendu public les noms des 41 Constituants élus le 19 octobre et ceux des 20 autres nommés sur proposition des associations professionnelles et politiques ayant fait parvenir leurs listes de candidats au ministère de l’ information et de la coordination (Pierre-Raymond Dumas, « La transition d’Haïti vers la démocratie », p. 94).
Au niveau de la procédure utilisée par le régime en place, on peut parler de l’appropriation de la souveraineté. Il s’agit d’un mandat qui lui donne une sorte de droit d’aînesse pour toutes les décisions importantes de la nation. Le Comité restreint de cinq membres, traduit le caractère autoritaire du régime qu’il compte établir avec cette nouvelle loi constitutionnelle.
Le Président est dans une stratégie de diversion et de chaos juridique. On ne touche pas à une Constitution n’importe comment. La procédure d’amendement tracée aux articles 282 et 282-1 de l’actuelle Constitution constitue sa propre sécurité juridique. Le non respect de cette procédure constitutionnelle ne peut conduire qu’au désordre et à l’anarchie juridique, a écrit Mireille Delmas Marty, Professeure au Collège de France. Les pouvoirs du Président sont limités. Aux termes de l’article 150 de la Constitution haïtienne en vigueur, le Président de la République n’a d’autres pouvoirs que ceux qui lui sont attribués par la Constitution.

La primauté du temps constitutionnel

Toute intervention du Président en dehors des articles cités plus haut est illégale. S’il persiste dans cette voie, il devra donner sa démission. En effet, le Président Moïse avait fait le serment de respecter et de faire respecter la Constitution. Et selon l’article 21, commet un crime de haute trahison toute violation de la Constitution perpétrée par ceux qui sont chargés de faire la faire respecter. En d’autres termes, les pouvoirs ont un rôle de sauvegarde de la Constitution, de la démocratie et des droits du peuple.
Le peuple haïtien qui avait ratifié la Constitution de 1987 demeure juridiquement son auteur même s’il n’a pas été son rédacteur. Elle est son œuvre. Aucun homme, aucune fraction du peuple, aucune entente de citoyens, aussi dominants qu’ils soient, ne peuvent défaire son œuvre.

Jovenel Moise, puisqu’il a été élu sous l’empire de cette Constitution et sur laquelle il a donné son âme en garantie, ne peut intervenir dans un temps qui n’existe plus. Son temps avait suspendu son vol depuis la dernière session de la 50eme législature. La mauvaise planification du temps politique par cette équipe au pouvoir depuis 9 ans nous aura conduit à cette catastrophe politique. Selon l’article 92-3, l’élection pour renouveler intégralement la Chambre des députés qui se fait chaque 4 ans, aurait dû se tenir depuis le dernier dimanche du mois d’octobre 2019. Celui du Président de la République, le dernier dimanche du mois d’ octobre 2020, aux termes des articles 134-2 et 284-2.

Le Président a un mandat de cinq ans. Une législature dure quatre ans. La beauté de l’article 284- 2 qui ne concerne que la procédure d’amendement est qu’il réconcilie le temps présidentiel avec le temps législatif. La fin d’une législature annonce le début de la cinquième année du mandat présidentiel lorsque les élections sont organisées à temps. L’article 134-2, fruit de l’amendement de 2011, a été élaboré justement pour répondre à la désinvolture et la manipulation politique grossière des dirigeants qui refusent d’organiser les élections aux dates prévues par la Constitution. Cette disposition retrouvée dans la Constitution de 1889 en son article 93, a été reproduite dans le texte amendé de 1987 est une fiction du législateur. Dans le système juridique, écrit Jean Louis Bergel, la fiction joue une fonction dogmatique et technique. Elle assure la cohérence du système juridique.

Vu qu’il n’avait pas l’initiative politique de s’installer immédiatement selon les dispositions de l’article 134-2 après qu’il a été donné vainqueur des présidentielles de 2016, l’actuel Président aurait pu, dans un esprit du compromis, global corriger facilement l’iniquité politique dont il a été victime à travers un accord politique. Mais il choisit plutôt la voie du chaos et de la confrontation politique. Ce retard est à mettre aussi sur le dos du régime provisoire du Sénateur Jocelerme Privert qui avait grignoté le mandat du successeur du Président Michel Martelly. On a eu la même situation en 1994, lorsque le Président Jean-Bertrand Aristide, après trois ans d’exil, revenait au pouvoir pour terminer un mandat exercé en grande partie par d’autres. Tout cela est compréhensible sur le plan constitutionnel en vertu du calendrier présidentiel établi par la Constitution de 1987. Chaque cinq ans, Haïti doit avoir un nouveau président. Le temps est continu et successif, selon Emmanuel Kant dans « Critique de la raison pure ».

On aura besoin d’une Assemblée constituante

Ignorant que la communauté internationale est une entité instable, il compte sur le soutien aveugle des Américains pour arriver jusqu’en février 2022 en pensant pouvoir remettre le pouvoir à quelqu’un de son clan. Tout cela pourrait être une grande illusion, l’appui de Washington sans la proximité populaire est le commencement de la déraison.

Les pressions exercées par les autorités américaines et onusiennes sur le pouvoir pour organiser les élections législatives en janvier 2021 sont une manœuvre et constituent une stratégie pour interpréter la Constitution haïtienne et prolonger le pouvoir du Président au-delà de son mandat constitutionnel qui prendra fin le 7 février 2021. Le texte de 1987 est le symbole de l’adhésion populaire chargé d’imperfections certes, doit être respecté tant par les gouvernants que les gouvernés. C’est l’essence même de l’État de droit.

Un travail de qualité s’impose puisque les amendements de René Preval n’ont pas contribué à améliorer ni à faire avancer notre droit. Il faut un débat sérieux entre les pour et contre autour des justifications avancées.

Le choix d’une nouvelle constitution n’est pas à écarter. Une transition nous offrira la possibilité d’avoir des échanges libres. On aura besoin d’une Assemblée Constituante. Pour qu’elle soit crédible et légitime, elle doit s’inspirer de la procédure démocratique de 1987 avec des participants dont le nombre devra correspondre à notre réalité géographique, et par-dessus tout, l’adhésion de la population à cette démarche est nécessaire.

La déception par rapport au recul que nous constatons sur le plan démocratique nous permet de dire que le peuple vainqueur est vaincu, faute de démocrates et visionnaires. L’esprit de 1986 et ceux et celles qui l’ont animé deviennent caducs. C’est la caducité de toute une période qui annonce à la fois la fin et l’évolution de l’Esprit haïtien. L’Esprit d’un peuple est celui de son temps. Le temps est à l’inventaire des bêtises d’un côté comme de l’autre.

Le mandat du Président Moïse prendra fin dans quatre mois. Il n’est pas possible qu’il nous laisse une constitution fabriquée sur le mode modèle américain avec quelques éléments du régime dominicain. Ces fraudeurs académiques doivent comprendre que le modèle américain qui jouit d’une grande réputation dans le monde n’est pas exportable en dehors des États-Unis. Il est le fruit du travail des intellectuels américains qui ont construit l’Esprit américain. Le rêve américain, l’Esprit américain n’est pas celui des Haïtiens. C’est en cherchant l’Esprit haïtien qu’on peut lui fabriquer une constitution et des lois. C’est le cas de dire que l’Esprit des lois est celui du peuple. La meilleure constitution pour Haïti ne se fera qu’avec l’Esprit haïtien.

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Actualités

“Priye pou Grégory ! Femen sekey la ! Kite’l ale”

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C’est pour la première fois dans l’histoire de notre pays qu’un étudiant est exécuté à l’enceinte d’une faculté alors qu’il réclamait son droit au travail et à la vie. On profane un haut-lieu du savoir. Le pouvoir devient de plus en plus irresponsable, comme le sont ses supporteurs inconscients. On veut purement et simplement anéantir l’autorité du savoir.

Les intellectuels de notre nation digne de leur nom ne doivent pas abandonner les jeunes comme des capitaines qui fuient leurs soldats blessés sur le champ de bataille. La solidarité s’impose.

Grégory est tombé sous les balles assassines d’un agent de l’ordre, chargé de protéger les vies. La vie n’est plus sacrée, même pour ceux qui ont reçu la mission de la faire respecter.

Baignant dans son sang pendant plus de cinq heures sur la cour de l’École normale supérieure, aucun employé du Centre ambulancier national n’est venu à son secours. Aucun soin ne lui a été prodigué. Abandonné comme un chien sans maître, il a fini par rendre l’âme sous les yeux impuissants de ses camarades atterrés. Quel triste sort que celui réservé à la jeunesse d’un pays ! Quelle horrible tragédie humaine que celle de la disparition de ce jeune universitaire, cette semence de l’espoir. Il est parti avec toute l’envie de vivre, après avoir courageusement refusé les malheurs qui lui ont été imposés.

Cette scène d’horreur est celle de la décadence d’une société déchue, sans humanité. L’horreur des jours va se succéder avec son cortège de morts.

Si rien n’est fait dans l’immédiat pour stopper cette machine infernale, d’autres étudiants et professeurs connaîtront le même sort tragique. Il ne fait aucun doute que pour lui et pour tous ceux qui ont été froidement exécutés, l’enquête va se poursuivre et plus rien. Dans une société d’arbitraire et d’impunité, l’État de droit ne peut exister. Aussi devient-il contradictoire d’exiger que la justice soit rendue. Trop de morts, trop de personnes assassinées sans pouvoir espérer qu’un jour justice soit rendue à leurs familles.

Cessez de pleurer quand il n’ y a plus de larmes à verser ! Protestez ! Crachez votre sainte colère ! Dressez la liste des victimes et postez-la à l’adresse des génocidaires et des assassins en attendant que l’État de droit revienne ! Portez le deuil jusqu’à la victoire finale !

“Kite l ale” ne veut pas dire qu’on accepte ce tragique événement avec docilité. “Laissez-le partir” est, pour nous, une façon d’affermir notre espérance dans la rédemption prochaine de notre petite patrie qui doit donner à chacun de nous et à moi-même, une raison de croire, d’espérer. Retrouvons le souffle de nos ancêtres et celui de tous les martyrs !

“Prye pou Grégory, Kite l ale!”. Ramassons le drapeau !

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