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Opinion

L’Accord de Marriott : le jeu force à raisonner

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Quelques jours après la signature de l’Accord de Marriott, les opposants au régime du Président Jovenel Moïse ont institué une Commission Technique Spéciale chargée de rédiger les critères de sélection et de procéder au choix des juges de la Cour de Cassation et de personnalités politiques qui doivent assurer respectivement la présidence de la République et la Primature pendant la période de transition. Selon cette démarche, le Premier Ministre sortira au sein de l’opposition active, c’est-à-dire dans ce choix, la préséance est accordée à l’opposition institutionnelle en fin de mandat à l’Alternative consensuelle pour la refondation d’Haïti, une nébuleuse n’ayant pas d’existence légale.


Dans cette perspective, il est prévu aussi un organe de contrôle qui sera institué dont la mission est de contrôler l’action gouvernementale. Est-ce une manœuvre pour des gains politiques ou un combat pour l’amélioration des conditions d’existence des Haïtiens ? Cette lutte doit-elle mettre uniquement en scène l’opposition et le pouvoir en excluant des milliers de citoyens qui ont signifié leur refus à ce système en décomposition et incapable de résoudre les problèmes fondamentaux du pays?


Présenté comme le triomphe de l’unité des forces politiques haïtiennes et de la société civile, l’Accord de Marriott pose des problèmes quant à sa légitimité, son effectivité et sa légalité constitutionnelle. Qui détient la souveraineté nationale ? Quel est donc le statut du citoyen dans notre République ? Quel est le pouvoir de la Cour de Cassation ? Quel est son rôle ? Ces séries de questions peuvent paraître simples ou compliquées mais comportent de nombreux enjeux.

La Constitution de 1987 dans sa version amendée, ne confère pas de rôle politique à la Cour de cassation. Elle est là pour assurer l’empire de la règle de droit et l’ordre républicain établi. Cet ordre est créé par la Constitution et la législation existantes. Cet ordre établi exige le plus haut respect et toutes les activités doivent contribuer à son maintien. Il s’ensuit que l’ordre établi n’est pas considéré comme quelque chose de suprême; c’est au contraire le changement qui a cet attribut. On peut changer l’ordre existant en fonction du principe de la perfectibilité, de la mutation et de l’évolution mais on ne peut pas renverser un pouvoir par consensus : le changement peut se faire soit par la voie légale, soit par la voie révolutionnaire. Un groupe d’individus peut chercher à se substituer par la violence au gouvernement légitime et à fonder un ordre différent. S’il y parvient, cela signifie que l’ordre ancien cesse d’être efficace et effectif et que le nouveau le devient.
Cela pose le problème de l’effectivité de l’Accord de Marriott. Car cet accord doit répondre dans une mesure si modeste soit-il à l’idée de droit. Et un accord est fait pour être appliqué. Comment un juge à la Cour de cassation, membre d’un pouvoir de l’État, peut-il prétendre se substituer à un Président en exercice, sans parler de coup d’État, de crime contre la Constitution ?
Il me semble que Marriott n’avait pas amené la classe politique haïtienne à raisonner. Les juges ne sont pas candidats à des postes politiques. Ils agissent en qualité d’organe de l’État (art. 173 de la Constitution). Dans leur fonction, ils ne peuvent pas légaliser un fait illicite. La Cour de cassation ne peut que constater la violation des règles constitutionnelles et des lois, et le cas échéant appliquer la sanction. Elle ne peut pas manquer à son rôle de maintien de l’ordre juridique national. Si elle se fixe d’autres attributions qui ne sont pas les siennes, elle faillit. Elle perd sa place au rang des pouvoirs de l’État.


Cette transition politique, si elle est acceptée ou imposée, va se dérouler dans un vide constitutionnel aux effets politiques imprévisibles. L’argumentaire justificateur développé par les promoteurs de cette formule nous renvoie à la tradition historique pour le choix du Président provisoire de la transition. Cette démarche me semble être incohérente au double point juridique et historique au regard de l’articulation institutionnelle proposée : un Président de la République issu de la Cour de cassation et un Premier Ministre sans Parlement.


En remontant dans notre histoire constitutionnelle, une évaluation statistique nous indique que de nos vingt-deux (22) constitutions, nous avons expérimenté plusieurs régimes politiques : de l’empire à la royauté, en passant par la monarchie et les régimes présidentiels dégénérés en présidentialisme pur et dur jusqu’au parlementarisme. Il s’ensuit donc que notre tradition constitutionnelle n’exprime pas une pensée juridique et politique uniforme. Dans nos péripéties politiques, nos constitutions ont été en grande partie des œuvres abstraites de droit public qui ont exprimé des souhaits et des aspirations politiques. L’analyse exégétique de ces différentes constitutions et la comparaison établie entre elles ne suffisent pas pour déceler notre tradition juridique ni fonder la spécificité de l’ordre juridique national. Elles traduisent non seulement un problème de gouvernance mais nuisent à la nécessaire stabilité de l’État. (Mirlande Manigat, Traité de droit constitutionnel haïtien)

Une question se pose : quel est le bien fondé d’un poste de Premier Ministre en absence d’un pouvoir législatif? Autrement dit, peut-on avoir un Chef de gouvernement sans Parlement ?
Sous l’autorité du Premier Ministre, selon la Constitution de 1987, le gouvernement pilote l’action gouvernementale. Le Premier Ministre est choisi par le Président de la République pour mettre en œuvre sa vision de l’État (Art 137 de la constitution). Autour de quoi s’articule la vision du Président provisoire de la transition ? Qu’est-ce que le Chef du gouvernement va mettre en œuvre ?
Le poste de Premier Ministre répond à une logique constitutionnelle et institutionnelle. En effet, le cabinet ministériel constitue la pièce maîtresse de notre régime politique. C’est par lui que s’établit la relation entre le gouvernement et le Parlement. Entre ces deux entités, il existe une collaboration fonctionnelle et sanctionnée. S’il n’y a pas d’instance de contrôle, il ne peut pas y avoir d’action gouvernementale. On ne peut pas forger une instance de contrôle en absence du Parlement. Les parlementaires, représentants élus du peuple, sont les délégués de la souveraineté nationale dont la mission consiste à contrôler l’action du gouvernement dans le but de protéger l’intérêt général.
Quelle réflexion ou quelque intention supérieure se dégage de cette approche ? L’opposition politique propose une démarche enveloppée dans la couleur de l’obscurité du non droit. Le jeu force à réfléchir raisonnablement . Une constitution est une totalité individuelle indivisible et il est également impossible d’en faire l’objet d’une délibération et d’un choix à la carte. Non seulement la Constitution tient à sa logique et sa cohérence et en dépend, mais aussi au caractère même de toute totalité.


Dans une société démocratique, la constitution, le système juridique, les droits civils et politiques sont des forces dans lesquelles le peuple s’unit et se manifeste. Ce sont ces forces à coté d’autres, qui lui donnent une existence spirituelle. Elles ne peuvent pas être livrées à l’arbitraire et à la férocité de quelques individus ou d’un groupe d’individus. Dans une démocratie, les partis politiques ne capturent pas l’État mais concourent à l’expression du suffrage universel. L’étatisation de ces derniers par la loi sur le fonctionnement et le financement des partis politique, les oblige à contribuer à la mise en œuvre des articles 58 et 59 de la Constitution. Cela signifie que dans notre cadre républicain, le pouvoir est légitime, démocratique et constitutionnel.


Ces dispositions constitutionnelles citées ci-dessus reconnaissent au peuple le droit de choisir les gouvernants à tous les niveaux exécutif et législatif. Avec la démarche de Marriott, le peuple est tout simplement phagocyté. Car la citoyenneté n’a de valeur que là où les droits qu’elle donne ont de l’exercice. L’unité de l’opposition à Marriott est-elle le fait du parti unique de l’opposition qui prend sa revanche sur la Constitution et sur la nation?


En effet, la Constitution est la rencontre entre l’État et la nation, un rendez-vous entre les gouvernants et les gouvernés. Tout pouvoir de transition non défini par la Constitution est un divorce entre l’État et le citoyen.


Notre loi mère en ses articles 58 et 59, définit la souveraineté et la mise en œuvre des attributs de cette souveraineté. L’essence de la souveraineté est le peuple dont il est le dépositaire est fractionnée au nom de l’égalité des citoyens. Chacun des citoyens en détient une parcelle : un droit individuel en tant que citoyen et un droit commun comme membre d’une collectivité donnée.
C’est le suffrage universel qui concilie le citoyen avec les détenteurs des pouvoirs de l’État. Le suffrage universel est l’instrument par excellence de la démocratie. Cette émanation populaire confère une certaine légitimité à la gestion étatique.


L’État n’est pas une abstraction ni un monstre qui se dresse devant les citoyens. Il est une matérialité qui prend corps à travers les pouvoirs de l’État, à qui le peuple délègue sa souveraineté en choisissant ses représentant par le suffrage universel. L’État est le lieu de convergence de tous les intérêts où chacun a sa petite place. La capture de l’État par quelques fractions du peuple met le peuple dans une forme non conforme à la raison. Son existence en tant qu’être légal est le fait de la raison. Car la Constitution et la loi ne sont pas le fait du hasard ou du vide mais de la raison même. C’est la Constitution et la législation existantes qui donnent au citoyen sa valeur. Sa réalité spirituelle se trouve dans l’exercice des droits que lui confèrent les lois positives. La démarche qu’on nous propose apparaît comme un renoncement de la raison parce qu’il y a capture de la volonté subjective et universelle.

Nulle réunion partielle de citoyens ne peut s’attribuer de la souveraineté. La conception selon laquelle le peuple est dépositaire de la souveraineté nationale a été aussi notée par les constitutions antérieures, notamment celles de 1806 (art. 12) et 1818 (art. 16).
Y a-t-il dans notre société des hommes, des citoyens ou des groupes d’hommes qui se trouvent à un degré supérieur à d’autres ?


La machination politique de certains secteurs dominants de la société conduit à l’endoctrinement des citoyens contre la Constitution. Elle les fait oublier que la Constitution leur confère des droits. Un État en tant que tel est une fin qui a préséance sur les individus et inspire tous leurs actes. À cette phase, sommes-nous en train de vivre une forme de l’arbitraire individuel ? L’État, la constitution et les lois sont des buts et le citoyen doit se mettre à leur service. Celui-ci s’efface en eux et n’atteint sa fin que dans l’universalité. Donc, la Constitution qui est notre fin, s’impose aux citoyens. C’est en respectant la Constitution, les lois et les institutions qu’elles créent que nous réalisons notre fin collective. La violation de la Constitution nous détourne de cette fin universelle. Les citoyens doivent se sacrifier en vue de la réalisation de cette fin collective. Le collectif, l’universel ou l’intérêt général imposent aux citoyens leur joug.


Cette transition politique telle que conçue, parce qu’elle ne vise pas cette fin, va engendrer une lutte entre l’individualité et l’universalité. Sans la légalité concrète et abstraite du pouvoir, on est dans la violence arbitraire individuelle. Serions-nous en tant que collectivité, obligés de vivre le déchirement intérieur absolu de la non réalisation de cette fin, de subir la souffrance du despotisme individuel ou de résister à l’individualisme politique marchand, tel qu’il nous est permis de constater aujourd’hui dans le jeu politique actuel?

En conclusion, dans les circonstances présentes, dire non à un projet politique marchand ne veut pas dire qu’on s’arrange sur la position du pouvoir. Le pays n’est pas PHTK ni son contraire. La participation démocratique du citoyen dans le débat politique est le critère de l’engagement politique. C’est un début dans la marche vers l’universel. Nos droits politiques de participation nous obligent à prendre un engagement de front pour émanciper notre génération d’un passé refoulé qui souhaiterait exercer sa domination sur l’avenir de notre pays. Un enseignement insuffisant de l’histoire, dit Habermas, équivaut à un refoulement du passé et une de responsabilisation de soi au présent.


En effet, pour combien de temps encore le pays continuera à subir les conséquences des politiques maladroites de nos décideurs ? N’est-il pas temps de faire prendre conscience d’une dialectique du renouveau dans un nouveau paysage politique et intellectuel ?
En politique, on ne réalise pas tout ce qu’on veut. La politique unit, désunit et réunit. Dans la conjoncture actuelle, il faut cohabiter avec Jovenel Moïse contre Jovenel Moïse, c’est-à-dire, à défaut d’un mariage d’amour impossible, il faut envisager de conclure avec lui un mariage de raison désormais possible dans l’intérêt de tous et sans exclusivisme. L’arrivée d’une mission politique de haut niveau déléguée par les Nations-Unies et les États-Unis forcera-t-elle les concepteurs de l’Accord de Marriott à raisonner dans le sens de la cohabitation, ou est-ce que l’opposition va donner une autre direction à sa lutte, en lui enlevant toute armature légale ou constitutionnelle, donc révolutionnaire ?

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Assassinat de Me Monferrier Dorval: Oups, quel gâchis, a twitté Rénald Lubérice

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Dans la nuit du vendredi 28 août 2020, le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince a été lâchement abattu par des individus non identifiés.

Un meurtre qui a soulevé l’indignation, la colère, et la tristesse de plus d’uns. Le pays perd un grand homme, dit-on.

Toutefois, si l’assassinat du bâtonnier fait pleurer de nombreuses personnes, cette situation dramatique semble ne pas ébranler le secrétaire général du conseil des ministres, Rénald Lubérice, dans le sens d’une tristesse éprouvée.

Oups! Quel gâchis ! a twitté monsieur Lubérice en rapport à l’assassinat du professeur Dorval.

Parmi les nombreuses interprétations qui pourraient y avoir sur ce tweet, une retient vraiment l’attention.

Le tweet de monsieur Lubérice laisse présager qu’il savait que le bâtonnier allait recevoir la visite de certains voyous, mais ignore en toute innocence que ces derniers allaient l’assassiner. Comme s’il s’agissait d’une maladresse. D’où l’exclamation de surprise : Oups!

Peut-être que les voyous avaient seulement la mission de faire peur au bâtonnier, pour reprendre le mot gâchis employé par Lubérice. Mais arrivés sur les lieux, les choses ont dégénéré et ont abouti au meurtre.

En tout cas, le tweet du secrétaire général du conseil des ministres ressemble à un semi-aveu indiquent des personnes. D’autres commentant le tweet du secrétaire parlent d’un aveu, et soutiennent qu’il devrait répondre les questions de la justice sur cet acte odieux. Certains qualifient Lubérice de répugnant.

Mais il n’y a pas que Rénald Lubérice au sein du pouvoir qui parodie l’assassinat du bâtonnier. L’inhumanité habite le pouvoir en place qui ne fait que banaliser la vie humaine.

Dans sa costume de ridicule, le président Jovenel MOÏSE a demandé trois jours de deuil national, et en même temps exigé que les stations de radio jouent des musiques de circonstances. Comme si cela allait résoudre le problème de l’insécurité. Au lieu de prendre des mesures pour pallier à cette insécurité généralisée, Jovenel Moïse se contente de repousser les limites de l’irresponsabilité, de l’incompétence et de l’indécence.

“Je ne m’appartiens plus. J’appartiens au pays. Je fais le sacrifice de ma vie pour servir le pays. J’aime ce pays”, dit Me Monferrier Dorval en interview avec le journaliste Robenson Geffrard sur les ondes de la radio Magik9, vendredi matin avant son assassinat. Propos rapportés par le journaliste sur son compte Twitter.

Espérant que ses sacrifices apportent ses fruits. Comme l’a si bien dit F.B “l’on ne voit pas toujours la fin du combat que l’on mène, n’empêche qu’il prendra fin”.

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LE RÔLE DU COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT DANS LE FONCTIONNEMENT DE LA JUSTICE PÉNALE

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Un conflit a récemment éclaté entre le Ministre de la Justice et de la sécurité publique, Vincent Rockefeller, et le Commissaire du gouvernement, Jacques Lafontant. Au-delà de ce différend et même à cause de cela, il serait utile d’évoquer, ici, le rôle du Commissaire du gouvernement dans le fonctionnement de la justice pénale, peut-être pour éviter à l’avenir de dangereuses confusions des rôles.

Suite à une lettre de remontrances de son ministre de tutelle, le Commissaire du gouvernement du gouvernement, Me Jacques Lafontant, a durement accablé son supérieur hiérarchique, Vincent Rockefeller, accusant celui-ci d’avoir commis dans le passé des actes contraires à l’éthique professionnelle et à la morale publique. Les faits évoqués par Me Lafontant contre l’actuel Garde des Sceaux relèvent-ils de la calomnie d’un fonctionnaire public acculé qui veut se venger ? On ne le sait. En tout cas, dans tout État sérieux, une enquête aurait déjà été diligentée en vue de faire la lumière sur ces graves accusations portées sur la place publique contre le Ministre. Il s’agit quand même de la gestion d’une République qui se fonde sur des valeurs dont le Chef de l’État est à la fois le dépositaire et le garant.

Après cet échange musclé, le Commissaire Lafontant a démissionné. Pour plus d’un, dans une telle situation, il a fait ce qu’il fallait faire pour rester égal à lui-même. Somme toute, l’ancien diplômé en lettres à l’École normale supérieure avait dirigé le parquet avec honnêteté, rigidité et une compétence dont il peut se vanter, a déclaré le très intègre Magistrat Jean Wilner Morin, juge et juge d’instruction au Tribunal de Première instance de Port-au- Prince et chef d’une association de magistrats. Cet avocat public qui va certainement retourner dans la sphère privée et à qui je dédie un plus grand destin, est assurément en réserve de la République.

Au-delà d’une affaire opposant un supérieur hiérarchique à un subalterne ou du conflit entre le ministère de la justice et le parquet, la démission de Me Lafontant nous donne l’opportunité de questionner le rôle ou le statut véritable du Commissaire du gouvernement dans le fonctionnement de justice haïtienne, et plus précisément dans la justice pénale, à l’heure de la réforme pénale en Haïti. Dans ce cadre, quatre questions fondamentales mériteraient d’être abordées telles que: 1) les règles de l’enquête, la poursuite, l’instruction et le jugement ; 2) les pouvoirs des autorités pénales ; 3) les limites de ces pouvoirs ; 4) l’équilibre entre la protection des libertés individuelles (droit de la défense et celle de la société).

Cependant, je n’examinerai pas ces quatre questions dans ce texte. Je me bornerai à traiter du statut ou du rôle du Commissaire du gouvernement au regard du principe de l’égalité des armes, principe témoin de l’État de droit dans lequel est associé le droit à la défense pleine et entière.

Pourquoi devrait-on considérer les Commissaires du gouvernement comme faisant partie de la magistrature ?

La France, le pays où Haïti a puisé pour se doter de ses codes, indique que le parquet désigne le lieu où se tenaient les magistrats du ministère public. C’est la France qui a introduit dans son système judiciaire les concepts de « magistrature assise » et de « magistrature debout ». Cette conception française de l’organisation de la justice remonte au 14e siècle. Elle domine encore la justice haïtienne. En France, tout comme en Haïti, le Commissaire du gouvernement et ses substituts, appelé « magistrats du parquet » sont placés sous la direction et le contrôle de leurs chefs hiérarchiques et sous l’autorité du garde des sceaux, le ministre de la Justice.

Cette distinction française adoptée dans notre droit national est pernicieuse. Elle est en désaccord aux principes nouveaux développés dans le droit moderne, notamment ceux de l’État de droit. Comparée aux pays de « common law », la France accuse certains retards. Mais des récents développements observés dans la jurisprudence française dans la mise en œuvre des principes de l’État de droit, montrent qu’il y a évolution.

La justice est un pouvoir en Haïti
Dans le système français, la justice est une autorité, tandis qu’en Haïti, elle est un pouvoir légitime de la démocratie : c’est une distinction fondamentale. Nos magistrats confondent Haïti avec la France. Ils ont importé le modèle français sans tenir compte des principes énoncés par la Constitution haïtienne.

La justice en Haïti est une institution républicaine. Il s’agit là d’une question constitutionnelle que beaucoup d’acteurs de la scène judiciaire haïtienne n’arrivent pas à bien saisir. C’est ce qui explique la débandade dans la gouvernance judiciaire haïtienne et la mauvaise relation entre les trois grands pouvoirs de l’État. À la base de chaque système juridique, il se dégage des conceptions philosophiques et historiques qui le distinguent d’un autre. Ces emprunts faits dans certains systèmes juridiques dans d’autres pays, brouillent la cohérence de notre système national et a des difficultés pour s’insérer dans cette réalité haïtienne qui leur est tout à fait étrangère.

Les modes de désignation des magistrats en France sont différents de la procédure tracée par la Constitution haïtienne. En France, les magistrats sont nommés sur avis conforme du Conseil supérieur de la magistrature. Cette formule française, pourtant contraire à la Constitution haïtienne, est adoptée en Haïti en application du décret du 22 août 1995 sur la magistrature haïtienne.

Il est à remarquer que cette manière de désigner les membres de la magistrature haïtienne, hormis ceux de la Cour de cassation, est en violation de la Constitution de 1987. Notre loi mère en son article 175 indique que les juges de la Cour de cassation sont nommés par le Président de la République sur une liste de trois (3) personnes par siège soumise par le Sénat. Ceux des Cours d’appel et des Tribunaux de première instance le sont sur une liste soumise par l’Assemblée départementale concernée et les juges de paix, sur une liste présentée par les Assemblées communales.

En Haïti, comme en France, les Commissaires du gouvernement et leurs substituts ne bénéficient pas de la garantie d’inamovibilité des magistrats du siège. D’un point de vue statutaire, le vocable « magistrat » attaché aux Commissaires du gouvernement et leurs substituts, fait problème. Haïti a hérité cette confusion de la France. La loi portant création du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire est non seulement inconstitutionnelle mais renforce cette confusion, en y introduisant un agent du Pouvoir exécutif dans la gouvernance du pouvoir judiciaire en la personne du Commissaire du gouvernement ; ce qui rend illégitime cet organisme dédié à la discipline des magistrats. C’est le cas aussi de la présence des membres des organisations de la société civile au sein de la gouvernance du pouvoir judiciaire. Cette formule est contradictoire. Alors comment établir la différence entre l’État et la société civile ? Les juges entretiennent aussi cette confusion, en ignorant le statut de pouvoir que confère la Constitution à la Justice (article 173).

Le pouvoir n’a pas de supérieur
Le Pouvoir judiciaire est en effet dépositaire de la souveraineté nationale (article 58) au même titre que l’Exécutif et le Législatif. Un pouvoir ne peut pas avoir des syndicats en son sein. Le pouvoir judiciaire haïtien, en acceptant de fonctionner avec des syndicats de magistrats en son sein, renonce pratiquement à son statut de pouvoir. C’est un peu de l’irresponsabilité. C’est même de la trahison. Un pouvoir n’a pas de supérieur et ne peut être soumis à aucune autre forme de direction interne ou externe.

Les mauvaises conditions de travail des juges et les revendications salariales ne peuvent et ne doivent pas être des motifs pour la formation des syndicats dans la magistrature haïtienne. L’État haïtien est unitaire et décentralisé. Dès lors, l’Exécutif ne peut décider tout seul en matière de budget. Il revient au pouvoir judiciaire d’évaluer ses besoins en fonction des ressources disponibles.

Les juges sont en principe les délégués de la souveraineté nationale et ils ne peuvent pas renoncer à ce statut. Ils sont mandatés par le peuple à travers les élections indirectes, même si, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ce manque de légitimité les place dans une situation de vulnérabilité par rapport aux deux pouvoirs politiques. Avec la présence du syndicat au sein de la magistrature haïtienne, ils développent un réflexe de survie et renforcent la dépendance du Pouvoir judiciaire. Nos magistrats évoluent donc dans une situation périlleuse à laquelle malheureusement ils ont largement contribué.

La fonction de magistrat ou du juge est différente de celle du Commissaire du gouvernement. Considérer ce dernier comme un magistrat est contraire au procès pénal moderne et aux principes de l’État de droit. Dans un procès, il n’y a que les parties litigieuses. Sous le regard neutre du juge, les parties doivent être sur le même pied d’égalité.

La défense et l’accusation doivent être dans les mêmes conditions pour présenter leurs causes. L’égal accès aux plateaux de la balance judiciaire est la base du procès pénal moderne. L’existence d’une « partie principale » sous-entend forcément qu’il y a une ou deux parties secondaires au procès. La balance veut dire que l’équilibre ne doit pas être modifié par rapport au pouvoir ou la position de l’une ou de l’autre dans la balance.

Le Commissaire est un avocat public
Le Commissaire n’est pas un magistrat mais un avocat public ou général. Le juge décide au nom de la république en tant que dépositaire de la souveraineté nationale. Le Commissaire a un rôle différent de celui de l’avocat qui fonctionne dans le privé mais ils sont tous deux des demandeurs. Pour le triomphe de leur point de vue, ils font des réquisitions auprès du juge appelé à décider, et par conséquent ils doivent être placés dans des conditions raisonnables pour plaider leurs causes.

Le juge est neutre et indépendant. C’est la neutralité du juge qui garantit l’équité du procès. Dans notre système pénal, le Commissaire est partie au procès. Il y est pour soutenir le point de vue de son chef hiérarchique. Le juge n’a pas de chef hiérarchique : il décide sur le litige soumis à son appréciation, selon le droit, l’équité et son intime conviction.

Si on veut que le Commissaire du gouvernement soit un magistrat, il faut absolument revoir son statut ou lui accorder un nouveau rôle. On peut s’inspirer du rôle du Procureur dans la justice pénale internationale dans sa fonction de poursuite des crimes internationaux.

Me Guerilus Fanfan a cité dans son mémoire de maîtrise en droit l’arrêt Medvedyev du 10 juillet 2008 de la Cour européenne des droits de l’Homme, où est précisé que le Procureur ne pouvait être considéré comme une autorité judiciaire au sens de l’article 53 de la Convention. Elle estime qu’il manque d’indépendance à l’égard du Pouvoir exécutif. La Cour de cassation française aujourd’hui semble adopter cette interprétation de la Cour européenne des droits de l’homme.
Dans son cours « État de droit », mon ancien professeur Jacques Yvon Morin à l’ Université de Montréal a enseigné que ce qui garantit l’indépendance de la justice est la procédure de nomination des magistrats. Seuls les juges indépendants peuvent rendre une décision équitable, a-t-il précisé.

La présence du Commissaire du gouvernement comme partie principale au procès pénal est contraire au principe de « l’égalité des armes ». Cet principe est inhérent à celui du « procès juste et équitable ». L’égalité des armes veut que chaque partie se voie offrir une possibilité raisonnable de présenter sa cause dans des conditions qui ne la placent pas dans une situation de désavantage par rapport à l’autre partie.

Ce principe développé en common law n’est pas bien connu dans la tradition continentale. Ce qui traduit un déficit terrible pour les juristes formés en droit civil. Le droit évolue vers une mixité de systèmes avec un net avantage pour la common law au niveau international. C’est le cas de dire que la transformation de la science du droit est presque l’œuvre de la common law. Les avocats formés uniquement dans la tradition civiliste ont des efforts à consentir s’ils veulent rester sur le terrain du droit, du nouveau droit.

Le droit à un procès équitable fait partie des droits érigés en principes généraux du droit, donc supranationaux. Dans un procès pénal, il ne peut pas y avoir de partie principale. En matière des droits fondamentaux de la personne humaine, c’est l’individualité du citoyen qui compte. En ce qui concerne ses droits, l’individu se trouve placé sur le même pied d’égalité avec l’État.

Le Commissaire est un fonctionnaire de l’Exécutif
Dans le système romano-germanique, c’est l’État qui garantit les droits des citoyens. Dans la conception accusatoire, le droit protège le citoyen contre l’arbitraire des pouvoirs. Ces deux visions du droit ont élaboré une conception singulière des rapports entre l’individu et l’ État.

Faut-il rappeler que dans le procès pénal moderne, l’équité fait partie des trois impératifs ! L’équité est l’élément fondamental du procès. Car la loi, en raison de son processus de fabrication parfois truqué, manipulé par les groupes dominants, peut porter en elle les germes inéquitables. Le juge n’est pas esclave de la loi : il doit plutôt y être fidèle. C’est la raison pour laquelle la formation savante du magistrat n’est fondamentale dans la distribution de la justice, mais plutôt son honorabilité, son intégrité, son sens de l’équité à dicter la solution vraie au litige qui lui a été soumis. Il me semble que c’est cette conception qui traverse la philosophie de notre justice. La participation du peuple dans le choix de ses représentants, telle que consacrée par la Constitution de 1987, est un élément fondamental dans le caractère démocratique des pouvoirs. Ces qualités et conditions ne sont pas à exiger d’un Commissaire du gouvernement, fonctionnaire de l’Exécutif au sein de l’appareil judiciaire.

L’ordre judiciaire haïtien est constitutionnalisé. Comme on vient de le voir, le pouvoir judiciaire est détenu par les juges non pas par le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire qui en assure aujourd’hui le contrôle.

Étant défini comme une institution républicaine, il serait plus indiqué et approprié que la gouvernance de ce pouvoir soit confiée aux juges de la Cour de cassation. Constitué de cette manière, cet organisme aurait plus de légitimité du fait de l’intervention du Sénat dans le choix des juges de cette Cour : ils jouiront d’une légitimité dérivée. En l’absence du Conseil constitutionnel, création de l’amendement de 2011, qui n’a jamais été mis en place, de ce fait c’ est la Cour de cassation qui assure donc l’empire de la Constitution et la règle de droit. En matière de lois et de constitution, la Cour de cassation a le dernier mot. Ce relâchement constaté au niveau de notre Cour suprême nous amène à nous interroger sur la capacité réelle des gardiens de la règle de droit à assurer la sécurité de notre système juridique national.
Dans l’avenir, il faudra penser à une composition multidisciplinaire de notre Cour suprême. Cette formule nous permettrait de combiner les expériences et les connaissances de nos magistrats de carrière à d’autres professionnels du droit venant d’autres horizons ou ayant d’autres profils, tels que les sociologues du droit, les historiens du droit et les politologues du droit. Cela permettrait d’avoir un plus grand rayonnement de la justice haïtienne. La composition de nos différentes Cours (Cour de cassation, Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, Cour constitutionnelle) doivent être analysées avec plus de sérieux. Cette démarche est fondée sur le fait que l’explication du droit fait appel à la multidisciplinarité, donc extérieure au droit. Dans la compréhension de l’objet droit, il faut associer “law in book” à “law in action”, dans le cadre de ce qui a été appelé les “gap studies”. En effet, les juristes peuvent détenir une position privilégiée mais ne sont pas les seuls à énoncer le discours scientifique sur le social, l’économie, la politique et le commentaire légitime sur le droit. Reprenant à sa manière la pensée de Pierre Bourdieu, le juriste sociologue, Me Ocnam Dameus, a rappelé avec raison qu’un “regard droit sur le droit confond le droit”.

Le pouvoir judiciaire dépositaire de la souveraineté nationale

Une observation fondamentale du décret du 22 août 1995 sur l’organisation judiciaire nous permet de voir que
les articles 18 à 25 du dit decret établissent deux catégories de magistrats. Ce decret contourne la Constitution de 1987 en son article 175 qui introduit la participation populaire dans le choix des juges. L’exercice de ce droit constitutionnel par les Assemblées territoriales assure aux juges une légitimité, hisse l’instance judiciaire au rang de pouvoir légitime de la démocratie et élimine du même coup la hiérarchie démocratique entre les trois pouvoirs. C’est le respect de cette procédure qui assurera l’indépendance du Pouvoir judiciaire.

Avec la Constitution de 1987, il est à remarquer qu’aucun pouvoir ne peut prétendre être plus légitime et démocratique que l’autre en raison du suffrage universel. Le pouvoir judiciaire est dépositaire de la souveraineté au même titre que les deux autres pouvoirs de l’État. C’est parce que les juges sont issus de la volonté du peuple, donc du suffrage universel indirect qu’ils peuvent prétendre décider au “nom de la République”.

Ce décret sur l’organisation judiciaire adopté en marge de la Constitution consacre l’effacement d’un droit du peuple au profit des groupes dominants. Un tel décret ne peut que créer des institutions d’oppression. C’est la raison pour laquelle les citoyens pensent que la justice haïtienne oppresse le peuple. Politiquement, le décret du 22 août 1995 dans sa philosophie était destinée à écarter la participation populaire dans la mise en place d’un pouvoir judiciaire véritablement indépendant.

Au regard de l’article 22 de cette présente loi, on se demande combien de juges, depuis l’adoption de ce decret ont été choisis par les Assemblées territoriales du peuple ? Il faut souligner que les conditions pour favoriser cette participation n’ont jamais été créées. Les Assemblées territoriales qui constituent le mécanisme par lequel on devrait rendre effective cette participation, n’ont jamais été constituées pour permettre à ces dernières de jouer véritablement le rôle qui leur est dévolu par la Constitution. Car la proximité des juges avec le suffrage universel est la base de l’indépendance de notre justice.

Les nécessités liées à la continuité de l’État dans le domaine du service public judiciaire ne peuvent pas expliquer le choix de tous les gouvernements de passer outre ces relais locaux et régionaux. Cette mise à l’écart du peuple dans les affaires publiques traduit le mépris et les préjugés que les élites locales ont toujours cultivés à l’égard du peuple. En effet, quelque soit le niveau de formation de nos magistrats, issus de l’École de la magistrature haïtienne ou française, ceci ne résout pas la question constitutionnelle du droit de proposition dévolu aux Assemblées, a expliqué, la professeure de droit constitutionnel, Mirlande H. Manigat. Professionnalisation de la justice et légitimité des juges peuvent se conjuguer dans le cadre du combat pour l’indépendance effective de la justice. Dans ce combat, le droit doit être à l’avant-garde de tous les mouvements de réforme. Il faut que le peuple devienne citoyen. En ce sens, un programme d’éducation juridique est nécessaire afin de porter la science du droit au peuple pour qu’il se révolte et se libère (Jacques Rancière).

Trouver une alternative entre la « common law » et le droit continental
En conclusion, nous constatons hélas ! que l’ignorance et la médiocrité alliées au manque de patriotisme de nos gouvernants, restent la principale cause du dysfonctionnement de l’État. Les failles relevées dans le Code pénal par Me Josué Pierre-Louis, rendues publiques dans ses prises de position largement partagées par la communauté universitaire, ont convaincu la société haïtienne qu’un travail intellectuel de longue haleine doit nécessairement être mené dans le champ du droit en Haïti. On copie trop. Notre système juridique devient confus et incertain. Occidentalisation ne veut pas dire modernisation, a expliqué l’ancien patron de l’OMRH.

Dans le cas d’une réforme du droit et de la justice, il sera nécessaire de trouver une alternative entre la « common law » et le droit continental -, les deux grands systèmes juridiques dominants -, afin de mieux asseoir notre propre conception de la justice. C’est sur les limites des deux, et en se basant sur la dimension locale de notre réalité que devra venir cette solution. Autrement dit, c’est en prenant en compte la dimension culturelle du savoir que nous pouvons construire nos institutions politiques et celles destinées à la mise en œuvre de l’État de droit (voir Jacques Derrida, philosophe de la déconstruction).

Un conflit a récemment éclaté entre le Ministre de la Justice et de la sécurité publique, Vincent Rockefeller, et le Commissaire du gouvernement, Jacques Lafontant. Au-delà de ce différend et même à cause de cela, il serait utile d’évoquer, ici, le rôle du Commissaire du gouvernement dans le fonctionnement de la justice pénale, peut-être pour éviter à l’avenir de dangereuses confusions des rôles.

Suite à une lettre de remontrances de son ministre de tutelle, le Commissaire du gouvernement du gouvernement, Me Jacques Lafontant, a durement accablé son supérieur hiérarchique, Vincent Rockefeller, accusant celui-ci d’avoir commis dans le passé des actes contraires à l’éthique professionnelle et à la morale publique. Les faits évoqués par Me Lafontant contre l’actuel Garde des Sceaux relèvent-ils de la calomnie d’un fonctionnaire public acculé qui veut se venger ? On ne le sait. En tout cas, dans tout État sérieux, une enquête aurait déjà été diligentée en vue de faire la lumière sur ces graves accusations portées sur la place publique contre le Ministre. Il s’agit quand même de la gestion d’une République qui se fonde sur des valeurs dont le Chef de l’État est à la fois le dépositaire et le garant.

Après cet échange musclé, le Commissaire Lafontant a démissionné. Pour plus d’un, dans une telle situation, il a fait ce qu’il fallait faire pour rester égal à lui-même. Somme toute, l’ancien diplômé en lettres à l’École normale supérieure avait dirigé le parquet avec honnêteté, rigidité et une compétence dont il peut se vanter, a déclaré le très intègre Magistrat Jean Wilner Morin, juge et juge d’instruction au Tribunal de Première instance de Port-au- Prince et chef d’une association de magistrats. Cet avocat public qui va certainement retourner dans la sphère privée et à qui je dédie un plus grand destin, est assurément en réserve de la République.

Au-delà d’une affaire opposant un supérieur hiérarchique à un subalterne ou du conflit entre le ministère de la justice et le parquet, la démission de Me Lafontant nous donne l’opportunité de questionner le rôle ou le statut véritable du Commissaire du gouvernement dans le fonctionnement de justice haïtienne, et plus précisément dans la justice pénale, à l’heure de la réforme pénale en Haïti. Dans ce cadre, quatre questions fondamentales mériteraient d’être abordées telles que: 1) les règles de l’enquête, la poursuite, l’instruction et le jugement ; 2) les pouvoirs des autorités pénales ; 3) les limites de ces pouvoirs ; 4) l’équilibre entre la protection des libertés individuelles (droit de la défense et celle de la société).

Cependant, je n’examinerai pas ces quatre questions dans ce texte. Je me bornerai à traiter du statut ou du rôle du Commissaire du gouvernement au regard du principe de l’égalité des armes, principe témoin de l’État de droit dans lequel est associé le droit à la défense pleine et entière.

Pourquoi devrait-on considérer les Commissaires du gouvernement comme faisant partie de la magistrature ?

La France, le pays où Haïti a puisé pour se doter de ses codes, indique que le parquet désigne le lieu où se tenaient les magistrats du ministère public. C’est la France qui a introduit dans son système judiciaire les concepts de « magistrature assise » et de « magistrature debout ». Cette conception française de l’organisation de la justice remonte au 14e siècle. Elle domine encore la justice haïtienne. En France, tout comme en Haïti, le Commissaire du gouvernement et ses substituts, appelé « magistrats du parquet » sont placés sous la direction et le contrôle de leurs chefs hiérarchiques et sous l’autorité du garde des sceaux, le ministre de la Justice.

Cette distinction française adoptée dans notre droit national est pernicieuse. Elle est en désaccord aux principes nouveaux développés dans le droit moderne, notamment ceux de l’État de droit. Comparée aux pays de « common law », la France accuse certains retards. Mais des récents développements observés dans la jurisprudence française dans la mise en œuvre des principes de l’État de droit, montrent qu’il y a évolution.

La justice est un pouvoir en Haïti
Dans le système français, la justice est une autorité, tandis qu’en Haïti, elle est un pouvoir légitime de la démocratie : c’est une distinction fondamentale. Nos magistrats confondent Haïti avec la France. Ils ont importé le modèle français sans tenir compte des principes énoncés par la Constitution haïtienne.

La justice en Haïti est une institution républicaine. Il s’agit là d’une question constitutionnelle que beaucoup d’acteurs de la scène judiciaire haïtienne n’arrivent pas à bien saisir. C’est ce qui explique la débandade dans la gouvernance judiciaire haïtienne et la mauvaise relation entre les trois grands pouvoirs de l’État. À la base de chaque système juridique, il se dégage des conceptions philosophiques et historiques qui le distinguent d’un autre. Ces emprunts faits dans certains systèmes juridiques dans d’autres pays, brouillent la cohérence de notre système national et a des difficultés pour s’insérer dans cette réalité haïtienne qui leur est tout à fait étrangère.

Les modes de désignation des magistrats en France sont différents de la procédure tracée par la Constitution haïtienne. En France, les magistrats sont nommés sur avis conforme du Conseil supérieur de la magistrature. Cette formule française, pourtant contraire à la Constitution haïtienne, est adoptée en Haïti en application du décret du 22 août 1995 sur la magistrature haïtienne.

Il est à remarquer que cette manière de désigner les membres de la magistrature haïtienne, hormis ceux de la Cour de cassation, est en violation de la Constitution de 1987. Notre loi mère en son article 175 indique que les juges de la Cour de cassation sont nommés par le Président de la République sur une liste de trois (3) personnes par siège soumise par le Sénat. Ceux des Cours d’appel et des Tribunaux de première instance le sont sur une liste soumise par l’Assemblée départementale concernée et les juges de paix, sur une liste présentée par les Assemblées communales.

En Haïti, comme en France, les Commissaires du gouvernement et leurs substituts ne bénéficient pas de la garantie d’inamovibilité des magistrats du siège. D’un point de vue statutaire, le vocable « magistrat » attaché aux Commissaires du gouvernement et leurs substituts, fait problème. Haïti a hérité cette confusion de la France. La loi portant création du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire est non seulement inconstitutionnelle mais renforce cette confusion, en y introduisant un agent du Pouvoir exécutif dans la gouvernance du pouvoir judiciaire en la personne du Commissaire du gouvernement ; ce qui rend illégitime cet organisme dédié à la discipline des magistrats. C’est le cas aussi de la présence des membres des organisations de la société civile au sein de la gouvernance du pouvoir judiciaire. Cette formule est contradictoire. Alors comment établir la différence entre l’État et la société civile ? Les juges entretiennent aussi cette confusion, en ignorant le statut de pouvoir que confère la Constitution à la Justice (article 173).

Le pouvoir n’a pas de supérieur
Le Pouvoir judiciaire est en effet dépositaire de la souveraineté nationale (article 58) au même titre que l’Exécutif et le Législatif. Un pouvoir ne peut pas avoir des syndicats en son sein. Le pouvoir judiciaire haïtien, en acceptant de fonctionner avec des syndicats de magistrats en son sein, renonce pratiquement à son statut de pouvoir. C’est un peu de l’irresponsabilité. C’est même de la trahison. Un pouvoir n’a pas de supérieur et ne peut être soumis à aucune autre forme de direction interne ou externe.

Les mauvaises conditions de travail des juges et les revendications salariales ne peuvent et ne doivent pas être des motifs pour la formation des syndicats dans la magistrature haïtienne. L’État haïtien est unitaire et décentralisé. Dès lors, l’Exécutif ne peut décider tout seul en matière de budget. Il revient au pouvoir judiciaire d’évaluer ses besoins en fonction des ressources disponibles.

Les juges sont en principe les délégués de la souveraineté nationale et ils ne peuvent pas renoncer à ce statut. Ils sont mandatés par le peuple à travers les élections indirectes, même si, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ce manque de légitimité les place dans une situation de vulnérabilité par rapport aux deux pouvoirs politiques. Avec la présence du syndicat au sein de la magistrature haïtienne, ils développent un réflexe de survie et renforcent la dépendance du Pouvoir judiciaire. Nos magistrats évoluent donc dans une situation périlleuse à laquelle malheureusement ils ont largement contribué.

La fonction de magistrat ou du juge est différente de celle du Commissaire du gouvernement. Considérer ce dernier comme un magistrat est contraire au procès pénal moderne et aux principes de l’État de droit. Dans un procès, il n’y a que les parties litigieuses. Sous le regard neutre du juge, les parties doivent être sur le même pied d’égalité.

La défense et l’accusation doivent être dans les mêmes conditions pour présenter leurs causes. L’égal accès aux plateaux de la balance judiciaire est la base du procès pénal moderne. L’existence d’une « partie principale » sous-entend forcément qu’il y a une ou deux parties secondaires au procès. La balance veut dire que l’équilibre ne doit pas être modifié par rapport au pouvoir ou la position de l’une ou de l’autre dans la balance.

Le Commissaire est un avocat public
Le Commissaire n’est pas un magistrat mais un avocat public ou général. Le juge décide au nom de la république en tant que dépositaire de la souveraineté nationale. Le Commissaire a un rôle différent de celui de l’avocat qui fonctionne dans le privé mais ils sont tous deux des demandeurs. Pour le triomphe de leur point de vue, ils font des réquisitions auprès du juge appelé à décider, et par conséquent ils doivent être placés dans des conditions raisonnables pour plaider leurs causes.

Le juge est neutre et indépendant. C’est la neutralité du juge qui garantit l’équité du procès. Dans notre système pénal, le Commissaire est partie au procès. Il y est pour soutenir le point de vue de son chef hiérarchique. Le juge n’a pas de chef hiérarchique : il décide sur le litige soumis à son appréciation, selon le droit, l’équité et son intime conviction.

Si on veut que le Commissaire du gouvernement soit un magistrat, il faut absolument revoir son statut ou lui accorder un nouveau rôle. On peut s’inspirer du rôle du Procureur dans la justice pénale internationale dans sa fonction de poursuite des crimes internationaux.

Me Guerilus Fanfan a cité dans son mémoire de maîtrise en droit l’arrêt Medvedyev du 10 juillet 2008 de la Cour européenne des droits de l’Homme, où est précisé que le Procureur ne pouvait être considéré comme une autorité judiciaire au sens de l’article 53 de la Convention. Elle estime qu’il manque d’indépendance à l’égard du Pouvoir exécutif. La Cour de cassation française aujourd’hui semble adopter cette interprétation de la Cour européenne des droits de l’homme.
Dans son cours « État de droit », mon ancien professeur Jacques Yvon Morin à l’ Université de Montréal a enseigné que ce qui garantit l’indépendance de la justice est la procédure de nomination des magistrats. Seuls les juges indépendants peuvent rendre une décision équitable, a-t-il précisé.

La présence du Commissaire du gouvernement comme partie principale au procès pénal est contraire au principe de « l’égalité des armes ». Cet principe est inhérent à celui du « procès juste et équitable ». L’égalité des armes veut que chaque partie se voie offrir une possibilité raisonnable de présenter sa cause dans des conditions qui ne la placent pas dans une situation de désavantage par rapport à l’autre partie.

Ce principe développé en common law n’est pas bien connu dans la tradition continentale. Ce qui traduit un déficit terrible pour les juristes formés en droit civil. Le droit évolue vers une mixité de systèmes avec un net avantage pour la common law au niveau international. C’est le cas de dire que la transformation de la science du droit est presque l’œuvre de la common law. Les avocats formés uniquement dans la tradition civiliste ont des efforts à consentir s’ils veulent rester sur le terrain du droit, du nouveau droit.

Le droit à un procès équitable fait partie des droits érigés en principes généraux du droit, donc supranationaux. Dans un procès pénal, il ne peut pas y avoir de partie principale. En matière des droits fondamentaux de la personne humaine, c’est l’individualité du citoyen qui compte. En ce qui concerne ses droits, l’individu se trouve placé sur le même pied d’égalité avec l’État.

Le Commissaire est un fonctionnaire de l’Exécutif
Dans le système romano-germanique, c’est l’État qui garantit les droits des citoyens. Dans la conception accusatoire, le droit protège le citoyen contre l’arbitraire des pouvoirs. Ces deux visions du droit ont élaboré une conception singulière des rapports entre l’individu et l’ État.

Faut-il rappeler que dans le procès pénal moderne, l’équité fait partie des trois impératifs ! L’équité est l’élément fondamental du procès. Car la loi, en raison de son processus de fabrication parfois truqué, manipulé par les groupes dominants, peut porter en elle les germes inéquitables. Le juge n’est pas esclave de la loi : il doit plutôt y être fidèle. C’est la raison pour laquelle la formation savante du magistrat n’est fondamentale dans la distribution de la justice, mais plutôt son honorabilité, son intégrité, son sens de l’équité à dicter la solution vraie au litige qui lui a été soumis. Il me semble que c’est cette conception qui traverse la philosophie de notre justice. La participation du peuple dans le choix de ses représentants, telle que consacrée par la Constitution de 1987, est un élément fondamental dans le caractère démocratique des pouvoirs. Ces qualités et conditions ne sont pas à exiger d’un Commissaire du gouvernement, fonctionnaire de l’Exécutif au sein de l’appareil judiciaire.

L’ordre judiciaire haïtien est constitutionnalisé. Comme on vient de le voir, le pouvoir judiciaire est détenu par les juges non pas par le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire qui en assure aujourd’hui le contrôle.

Étant défini comme une institution républicaine, il serait plus indiqué et approprié que la gouvernance de ce pouvoir soit confiée aux juges de la Cour de cassation. Constitué de cette manière, cet organisme aurait plus de légitimité du fait de l’intervention du Sénat dans le choix des juges de cette Cour : ils jouiront d’une légitimité dérivée. En l’absence du Conseil constitutionnel, création de l’amendement de 2011, qui n’a jamais été mis en place, de ce fait c’ est la Cour de cassation qui assure donc l’empire de la Constitution et la règle de droit. En matière de lois et de constitution, la Cour de cassation a le dernier mot. Ce relâchement constaté au niveau de notre Cour suprême nous amène à nous interroger sur la capacité réelle des gardiens de la règle de droit à assurer la sécurité de notre système juridique national.
Dans l’avenir, il faudra penser à une composition multidisciplinaire de notre Cour suprême. Cette formule nous permettrait de combiner les expériences et les connaissances de nos magistrats de carrière à d’autres professionnels du droit venant d’autres horizons ou ayant d’autres profils, tels que les sociologues du droit, les historiens du droit et les politologues du droit. Cela permettrait d’avoir un plus grand rayonnement de la justice haïtienne. La composition de nos différentes Cours (Cour de cassation, Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, Cour constitutionnelle) doivent être analysées avec plus de sérieux. Cette démarche est fondée sur le fait que l’explication du droit fait appel à la multidisciplinarité, donc extérieure au droit. Dans la compréhension de l’objet droit, il faut associer “law in book” à “law in action”, dans le cadre de ce qui a été appelé les “gap studies”. En effet, les juristes peuvent détenir une position privilégiée mais ne sont pas les seuls à énoncer le discours scientifique sur le social, l’économie, la politique et le commentaire légitime sur le droit. Reprenant à sa manière la pensée de Pierre Bourdieu, le juriste sociologue, Me Ocnam Dameus, a rappelé avec raison qu’un “regard droit sur le droit confond le droit”.

Le pouvoir judiciaire dépositaire de la souveraineté nationale

Une observation fondamentale du décret du 22 août 1995 sur l’organisation judiciaire nous permet de voir que
les articles 18 à 25 du dit decret établissent deux catégories de magistrats. Ce decret contourne la Constitution de 1987 en son article 175 qui introduit la participation populaire dans le choix des juges. L’exercice de ce droit constitutionnel par les Assemblées territoriales assure aux juges une légitimité, hisse l’instance judiciaire au rang de pouvoir légitime de la démocratie et élimine du même coup la hiérarchie démocratique entre les trois pouvoirs. C’est le respect de cette procédure qui assurera l’indépendance du Pouvoir judiciaire.

Avec la Constitution de 1987, il est à remarquer qu’aucun pouvoir ne peut prétendre être plus légitime et démocratique que l’autre en raison du suffrage universel. Le pouvoir judiciaire est dépositaire de la souveraineté au même titre que les deux autres pouvoirs de l’État. C’est parce que les juges sont issus de la volonté du peuple, donc du suffrage universel indirect qu’ils peuvent prétendre décider au “nom de la République”.

Ce décret sur l’organisation judiciaire adopté en marge de la Constitution consacre l’effacement d’un droit du peuple au profit des groupes dominants. Un tel décret ne peut que créer des institutions d’oppression. C’est la raison pour laquelle les citoyens pensent que la justice haïtienne oppresse le peuple. Politiquement, le décret du 22 août 1995 dans sa philosophie était destinée à écarter la participation populaire dans la mise en place d’un pouvoir judiciaire véritablement indépendant.

Au regard de l’article 22 de cette présente loi, on se demande combien de juges, depuis l’adoption de ce decret ont été choisis par les Assemblées territoriales du peuple ? Il faut souligner que les conditions pour favoriser cette participation n’ont jamais été créées. Les Assemblées territoriales qui constituent le mécanisme par lequel on devrait rendre effective cette participation, n’ont jamais été constituées pour permettre à ces dernières de jouer véritablement le rôle qui leur est dévolu par la Constitution. Car la proximité des juges avec le suffrage universel est la base de l’indépendance de notre justice.

Les nécessités liées à la continuité de l’État dans le domaine du service public judiciaire ne peuvent pas expliquer le choix de tous les gouvernements de passer outre ces relais locaux et régionaux. Cette mise à l’écart du peuple dans les affaires publiques traduit le mépris et les préjugés que les élites locales ont toujours cultivés à l’égard du peuple. En effet, quelque soit le niveau de formation de nos magistrats, issus de l’École de la magistrature haïtienne ou française, ceci ne résout pas la question constitutionnelle du droit de proposition dévolu aux Assemblées, a expliqué, la professeure de droit constitutionnel, Mirlande H. Manigat. Professionnalisation de la justice et légitimité des juges peuvent se conjuguer dans le cadre du combat pour l’indépendance effective de la justice. Dans ce combat, le droit doit être à l’avant-garde de tous les mouvements de réforme. Il faut que le peuple devienne citoyen. En ce sens, un programme d’éducation juridique est nécessaire afin de porter la science du droit au peuple pour qu’il se révolte et se libère (Jacques Rancière).

Trouver une alternative entre la « common law » et le droit continental
En conclusion, nous constatons hélas ! que l’ignorance et la médiocrité alliées au manque de patriotisme de nos gouvernants, restent la principale cause du dysfonctionnement de l’État. Les failles relevées dans le Code pénal par Me Josué Pierre-Louis, rendues publiques dans ses prises de position largement partagées par la communauté universitaire, ont convaincu la société haïtienne qu’un travail intellectuel de longue haleine doit nécessairement être mené dans le champ du droit en Haïti. On copie trop. Notre système juridique devient confus et incertain. Occidentalisation ne veut pas dire modernisation, a expliqué l’ancien patron de l’OMRH.

Dans le cas d’une réforme du droit et de la justice, il sera nécessaire de trouver une alternative entre la « common law » et le droit continental -, les deux grands systèmes juridiques dominants -, afin de mieux asseoir notre propre conception de la justice. C’est sur les limites des deux, et en se basant sur la dimension locale de notre réalité que devra venir cette solution. Autrement dit, c’est en prenant en compte la dimension culturelle du savoir que nous pouvons construire nos institutions politiques et celles destinées à la mise en œuvre de l’État de droit (voir Jacques Derrida, philosophe de la déconstruction).

Somme toute, ces démissions, comme ces révocations en ces temps de reniement, sont des actes qui font partie de la chronique d’une fin de règne tourmentée par la peur d’un lendemain sans pouvoir, après avoir exercé un pouvoir sans lendemain.

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Editorial

LE NOUVEAU CODE PÉNAL HAÏTIEN AU-DELÀ DE LA QUESTION DES MOEURS

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Presque tous les secteurs de la vie nationale prennent position sur le contenu du nouveau pénal adopté par décret par l’administration Jovenel/Joseph. Peu imbus de la question en débat, les médias forcent le public et les juristes à prendre position dans un débat où les questions sont souvent mal posées.

S’attaquant à son contenu pour des raisons morales, la majorité de ceux qui s’y sont prononcés demandent l’annulation des dispositions posant problème. Pour eux, la question est si simple : on doit annuler le Code. Leur argument-clé : ces dispositions violent nos mœurs. Au-delà de cette question de société, le Président Moise est-il autorisé à publier son Code, comme ce fut le cas pour d’autres questions législatives sur lesquelles cet Exécutif de facto avait déjà pris position ? En raison des remous provoqués par la publication de ce Code pénal, le Président de la République a dû demander à son Premier ministre Joseph Jouthe de rencontrer les secteurs afin de recueillir les différents points de vue pour s’en faire une opinion responsable.

Ce Code soulève des controverses sur beaucoup des questions et continue d’alimenter le débat qui ne laisse personne indifférent. En effet, il fait resurgir la vieille opposition théorique et classique entre le droit, la morale et le social. Un débat qui semble loin d’être épuisé. Des questions telles que : est-ce que la science du droit relève-t-elle d’une normativité morale ? Autrement dit le droit dépend-il d’un système auquel il est assujetti ? (Hans Kelsen, théorie pure du droit). Le droit est-il vraiment autonome ? (Pierre Bourdieu). La loi vise-t-elle à faire un bon citoyen ou un homme moralement bon ?

Contrainte et vertu se contredisent dans la bataille de l’éthique et du droit. Ceci soulève aussi le débat entre l’universalisme des droits de l’homme et le relativisme des cultures. Quelle voie possible pour éviter l’intégrisme des droits de l’homme d’une part et le refus du dialogue basé sur un repli identitaire dans un monde de plus en plus dominé par des droits, d’autre part.

Mon texte ne va pas examiner la prise en compte de l’élément moral dans le fonctionnement du droit. Car le pluralisme moral ne permet pas de dégager un consensus éthique (Chaïm Perelman, Droit et moral). J’aimerais plutôt introduire une autre question que j’estime fondamentalement plus promoteur pour le débat actuel. Comme toujours, c’est pour répondre aux interrogations de mes étudiants que ce papier est rédigé et j’espère qu’ils feront un usage public et professionnel de mes analyses.

Discuter juridiquement, c’est d’abord savoir la question juridique à résoudre dans ce débat. Les questions agitées ces derniers jours suite à la publication du nouveau Code pénal haïtien, sont souvent mal posées. Refusant de discuter du contenu de ce texte litigieux et d’autres déjà publiés, la question à poser est la suivante : l’administration Moise/Joute peut-elle prendre des décrets lois ayant force de loi susceptibles de modifier les lois?

Limite de l’Exécutif haïtien en matière de lois
Dans l’état actuel du droit positif haïtien, toute question d’intérêt national tombe dans le domaine législatif. Le Pouvoir législatif concentre le monopole normatif, c’est-à-dire, qu’il bénéficie d’une sorte de légicentrisme (Mirlande Manigat, Traité de droit constitutionnel). Le Pouvoir exécutif ne peut pas adopter des décisions qui relèvent du du domaine législatif. . Cependant, il peut prendre des décrets, c’est-à-dire des actes ayant une force exécutoire, par exemple pour mettre en œuvre une loi.

En effet, la Constitution de 1987 prévoit que différents organes de l’État peuvent adopter des décrets. L’exercice de ce pouvoir n’est que réglementaire. Le mot « décret » existe dans la Constitution de 1987. Elle fait obligation de publier dans les deux langues les décisions d’État, parmi lesquelles les décrets (article 40). Il convient de voir les articles 159, 181, 276-1, 293, 297 en ce qui concerne les organes de l’État habilités à prendre des décrets

Le régime politique haïtien tel que défini par la Constitution de 1987 interdit au Président de la République de prendre des décrets ou des décrets-lois ayant force de loi. La loi fondamentale ne laisse pas cette possibilité à l’Exécutif. Les exigences de la continuité de l’État dont le Chef de l’État est en principe le garant ne lui permettent pas de combiner les pouvoirs exécutif et législatif. Chaque pouvoir est indépendant des deux autres dans ses attributions qu’il exerce séparément (article 60 de la constitution). La confiscation des pouvoirs mène toujours à la ruine.

Le Président de la République n’a d’autres pouvoirs que ceux qui lui sont attribués par la Constitution. En adoptant des décisions sous forme de décrets loi, le Président Moise est en train d’organiser un système dictatorial en Haïti à la barbe de ses tuteurs internationaux. Le régime du Président Moise est caractérisé par l’instrumentalisation des pleins pouvoirs, comme ceux que le Président Jean-Claude Duvalier s’était donné à travers la Constitution de 1983 en son article 79. En vertu de cette clause, il pouvait, dans des conditions et modes prévus par cette Constitution, prendre des décrets ayant force de loi après délibération en Conseil des Ministres. Ces décrets deviennent exécutoires après leur publication au journal officiel. Le président Jovenel Moise n’a d’ailleurs ni les moyens ni l’idéologie encore moins la capacité pour implanter une dictature en Haïti. La dictature a ses lois, ses règles et ses principes. On avance tout simplement vers la fin de quelque chose. La fin d’ un temps présidentiel.

Il est à souligner que depuis 1987, Haïti se définit comme un État de droit démocratique. Des lors, il est constitutionnellement impossible et incorrect que le Président puisse s’emparer du monopole normatif dont le Parlement détient le pouvoir absolu et exclusif.

La Constitution de 1987 ne prévoit qu’une branche de l’État soit inexistante. Le rôle fondamental du Président est d’assurer la vie des institutions (article 136). L’une des principales activités du Parlement, c’est de faire des lois, c’est-à-dire des textes adoptés par les deux Chambres, promulgués et rendus exécutoires par le Président de la République. La Constitution de 1987 édicte un principe absolu en son article 111 qui stipule que le Pouvoir législatif fait des lois sur tous les objets d’ intérêt public.

Le document publié au journal « Le Moniteur » intitulé “projet de Code pénal haïtien” est un vrai faux, a expliqué Me Guérilus Fanfan. Déposé au Parlement pour être adopté par les parlementaires, ce document ne peut pas se retrouver aux mains de l’Exécutif aux fins de publication sans son retrait au Parlement motifs à l’appui. Le Parlement dysfonctionnel, cette formalité était impossible. Lorsque celui-ci sera constitué, ce document publié fera partie de l’inventaire de ce dernier. Ce qui est encore plus étrange, le Président de l’actuel tiers du Sénat restant, appelle à une discussion entre l’Exécutif et la société sur un document en examen au Parlement.

C’est le comble de l’ignorance, c’est le cas de dire après Daly Valet, que les élites haïtiennes ne sont pas préparées pour diriger les affaires chez nous. Nos conflits, dit-il fort à propos, proviennent de l’impréparation de nos élites.

Une pratique courante dans le passé
Sous les régimes antérieurs – par exemple sous Duvalier plus proche de nous -, il y a une habilitation constitutionnelle ou législative qui autorisait ces pratiques, jugées aujourd’hui contraires aux régimes représentatifs et de l’État de droit. Seul le Conseil National de Gouvernement dirigé par le Général Henri Namphy était habilité par la Constitution de 1987 à prendre des décrets. En effet ,l’ article 285-1 de la Constitution inséré au chapitre consacré aux dispositions transitoires, il est dit que « le Conseil national de gouvernement est autorisé à prendre en Conseil des Ministres conformément à la Constitution des décrets ayant force de loi jusqu’à l’entrée en fonction des députés et sénateurs sous l’empire de la présente Constitution ».

Donc, le décret-loi a bel et bien existé dans les pratiques abusives du Pouvoir exécutif et même dans certaines constitutions passées, comme celles de 1935 et de 1983.

Pourtant c’est contre la logique de l’exercice des pleins pouvoirs que les constituants de 1987 ont rédigé l’article 61-1 qui dispose qu’aucun d’eux ne peut sous aucun motif, déléguer ses attributions en tout ou en partie, ni sortir des limites qui lui sont fixés par la Constitution et la loi. C’est dans le but de modérer le Pouvoir présidentiel et de réduire les risques de dictature que ces derniers ont installé une dyarchie au sein du Pouvoir exécutif par la mise en place d’un poste de Premier ministre. Le Chef de gouvernement partage ainsi avec le Président les attributions du Pouvoir exécutif.

Force est d’admettre que malgré la multiplication des freins et des contre-pouvoirs, le pouvoir en Haïti est toujours présidentiel. La société haïtienne n’est traversée par aucun sentiment démocratique et les mentalités politiques n’ont pas vraiment évolué. Il n’empêche que dans les conditions actuelles, la mise en place d’un régime présidentiel comporte trop de risques pour l’avenir démocratique d’Haïti.

Notre système juridique est en danger
Force est de conclure que notre système juridique national est en danger. Il est noyé dans des considérations politiques pour sauvegarder certains intérêts politiques, ce qui l’empêche d’être un système objectif. Le nouveau Code pénal, tout comme certaines décisions prises par cette administration, sont situées en dehors du droit existant. Le droit n’existe pas sans les théories, les principes et les concepts. La confrontation de l’univers brut qu’est celui de nos codes aux grands principes développés dans le droit moderne modifie substantiellement notre réalité juridique.

Malheureusement, la majorité de nos juristes manquent d’outils théoriques et conceptuels pour comprendre ces perturbations juridiques dans l’ordre national et pour appréhender l’objet droit. Au contact du global, il y a souvent perversion du local. Ce sont, à n’en pas douter, les conséquences du choix de l’État.

Sans entrer dans les détails de ce nouveau Code pénal, dans la question sur l’homosexualité, il me semble qu’à travers les conventions qu’elle a signées, Haïti a déjà donné son accord à la relation des personnes de même sexe. Car, le concept de la discrimination, tel que interprété par la Cour inter-américaine des droits de l’Homme est le fait de traiter une personne de manière moins favorable qu’une autre ne l’est pas, ne l’a été ou ne l’aura été dans une situation comparable (discrimination directe). Il y a discrimination indirecte lorsqu’une disposition, un critère ou une pratique neutre en apparence, est susceptible d’entraîner pour les mêmes motifs un désavantage particulier pour des personnes par rapport à d’autres. Il reste à savoir si les tribunaux haïtiens accepteront la définition de la discrimination telle que donnée par la Cour inter-américaine des droits de l’Homme.

D’ailleurs, la position officielle de l’État haïtien sur cette question a été adoptée avant que ce débat ne fût. L’ancien Ministre René Magloire l’a dit très clairement sans grand développement à l’émission « L’invité du Jour » de Marie Lucie Bonhomme qu’Haïti à travers ce code ne fait que répondre à ses obligations internationales en matière de respect des droits humains. Tout le reste n’est que camouflage de la réalité. Il faut noter que l’ignorance de ceux qui nous gouvernent conduit à ratifier certaines conventions internationales sans comprendre leur fondement et les principes à la base de leur élaboration. On peut faire cette même considération en ce qui concerne les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et les crimes de génocide, glissés à l’article 221 du Code pénal pour lesquels une loi est nécessaire, comme ce fut d’ailleurs le cas du Canada qui avait adopté une loi en cette matière en 2000. La Belgique en avait une dans laquelle elle s’est donnée une compétence universelle mais elle a dû y renoncer sous la pression de certaines puissances occidentales.

Appel à la modération
En tout état de cause, il n’est pas exagéré de dire qu’en Haïti, l’ordre démocratique et constitutionnel est aujourd’hui renversé avec l’émergence d’un nouvel ordre totalitaire, ce qui signifie que l’ordre républicain établi par la Constitution de 1987 cesse du même coup d’être valable avec l’instrumentalisation des pleins-pouvoirs. Ce nouvel ordre totalitaire délègue donc le pouvoir au Président le droit de créer le droit. Ce faisant, le Chef de l’État anéantit l’instance de contrôle gouvernemental en assurant le monopole normatif et la fonction juridictionnelle. Il crée un contre-État dans lequel il dissout la souveraineté nationale dont le peuple est le dépositaire, donc fractionnée au nom du principe de l’ égalité des citoyens . Le Président Moise écarte le souverain, véritable acteur politique et décisif de l’histoire (articles 58 et 59 de la Constitution). Donc, en dernière analyse, s’il y a rupture de l’ordre démocratique et constitutionnel, c’est aux citoyens de dire s’ils sont d’accord avec ce nouvel ordre établi par Jovenel Moise, ou encore à ses tuteurs internationaux de lui donner la note pour ses travaux en matière de démocratie, de bonne gouvernance, de l’État de droit et de respect des droits fondamentaux.

La discussion agitée dans l’opinion publique sur le contenu des textes juridiques publiés par le Président Moise est finalement un débat faux. Toute la question juridique est de savoir, est-ce que l’actuel Chef de l’Exécutif haïtien est habilité à prendre des décrets susceptibles de modifier des lois existantes, du moins à asseoir une autorité juridique au service des intérêts politiques de ses clans ? Question à laquelle, notre texte a valablement répondu.

En fin de compte, faut-il rappeler que l’exercice du pouvoir politique fait appel à la modération. Quoiqu’on dise, le 7 février 2021 c’est demain. Il se peut que tout s’envole avant que demain n’arrive. Ce temps est aussi court pour l’un comme pour l’autre.

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