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Editorial

LE NOUVEAU CODE PÉNAL HAÏTIEN AU-DELÀ DE LA QUESTION DES MOEURS

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Presque tous les secteurs de la vie nationale prennent position sur le contenu du nouveau pénal adopté par décret par l’administration Jovenel/Joseph. Peu imbus de la question en débat, les médias forcent le public et les juristes à prendre position dans un débat où les questions sont souvent mal posées.

S’attaquant à son contenu pour des raisons morales, la majorité de ceux qui s’y sont prononcés demandent l’annulation des dispositions posant problème. Pour eux, la question est si simple : on doit annuler le Code. Leur argument-clé : ces dispositions violent nos mœurs. Au-delà de cette question de société, le Président Moise est-il autorisé à publier son Code, comme ce fut le cas pour d’autres questions législatives sur lesquelles cet Exécutif de facto avait déjà pris position ? En raison des remous provoqués par la publication de ce Code pénal, le Président de la République a dû demander à son Premier ministre Joseph Jouthe de rencontrer les secteurs afin de recueillir les différents points de vue pour s’en faire une opinion responsable.

Ce Code soulève des controverses sur beaucoup des questions et continue d’alimenter le débat qui ne laisse personne indifférent. En effet, il fait resurgir la vieille opposition théorique et classique entre le droit, la morale et le social. Un débat qui semble loin d’être épuisé. Des questions telles que : est-ce que la science du droit relève-t-elle d’une normativité morale ? Autrement dit le droit dépend-il d’un système auquel il est assujetti ? (Hans Kelsen, théorie pure du droit). Le droit est-il vraiment autonome ? (Pierre Bourdieu). La loi vise-t-elle à faire un bon citoyen ou un homme moralement bon ?

Contrainte et vertu se contredisent dans la bataille de l’éthique et du droit. Ceci soulève aussi le débat entre l’universalisme des droits de l’homme et le relativisme des cultures. Quelle voie possible pour éviter l’intégrisme des droits de l’homme d’une part et le refus du dialogue basé sur un repli identitaire dans un monde de plus en plus dominé par des droits, d’autre part.

Mon texte ne va pas examiner la prise en compte de l’élément moral dans le fonctionnement du droit. Car le pluralisme moral ne permet pas de dégager un consensus éthique (Chaïm Perelman, Droit et moral). J’aimerais plutôt introduire une autre question que j’estime fondamentalement plus promoteur pour le débat actuel. Comme toujours, c’est pour répondre aux interrogations de mes étudiants que ce papier est rédigé et j’espère qu’ils feront un usage public et professionnel de mes analyses.

Discuter juridiquement, c’est d’abord savoir la question juridique à résoudre dans ce débat. Les questions agitées ces derniers jours suite à la publication du nouveau Code pénal haïtien, sont souvent mal posées. Refusant de discuter du contenu de ce texte litigieux et d’autres déjà publiés, la question à poser est la suivante : l’administration Moise/Joute peut-elle prendre des décrets lois ayant force de loi susceptibles de modifier les lois?

Limite de l’Exécutif haïtien en matière de lois
Dans l’état actuel du droit positif haïtien, toute question d’intérêt national tombe dans le domaine législatif. Le Pouvoir législatif concentre le monopole normatif, c’est-à-dire, qu’il bénéficie d’une sorte de légicentrisme (Mirlande Manigat, Traité de droit constitutionnel). Le Pouvoir exécutif ne peut pas adopter des décisions qui relèvent du du domaine législatif. . Cependant, il peut prendre des décrets, c’est-à-dire des actes ayant une force exécutoire, par exemple pour mettre en œuvre une loi.

En effet, la Constitution de 1987 prévoit que différents organes de l’État peuvent adopter des décrets. L’exercice de ce pouvoir n’est que réglementaire. Le mot « décret » existe dans la Constitution de 1987. Elle fait obligation de publier dans les deux langues les décisions d’État, parmi lesquelles les décrets (article 40). Il convient de voir les articles 159, 181, 276-1, 293, 297 en ce qui concerne les organes de l’État habilités à prendre des décrets

Le régime politique haïtien tel que défini par la Constitution de 1987 interdit au Président de la République de prendre des décrets ou des décrets-lois ayant force de loi. La loi fondamentale ne laisse pas cette possibilité à l’Exécutif. Les exigences de la continuité de l’État dont le Chef de l’État est en principe le garant ne lui permettent pas de combiner les pouvoirs exécutif et législatif. Chaque pouvoir est indépendant des deux autres dans ses attributions qu’il exerce séparément (article 60 de la constitution). La confiscation des pouvoirs mène toujours à la ruine.

Le Président de la République n’a d’autres pouvoirs que ceux qui lui sont attribués par la Constitution. En adoptant des décisions sous forme de décrets loi, le Président Moise est en train d’organiser un système dictatorial en Haïti à la barbe de ses tuteurs internationaux. Le régime du Président Moise est caractérisé par l’instrumentalisation des pleins pouvoirs, comme ceux que le Président Jean-Claude Duvalier s’était donné à travers la Constitution de 1983 en son article 79. En vertu de cette clause, il pouvait, dans des conditions et modes prévus par cette Constitution, prendre des décrets ayant force de loi après délibération en Conseil des Ministres. Ces décrets deviennent exécutoires après leur publication au journal officiel. Le président Jovenel Moise n’a d’ailleurs ni les moyens ni l’idéologie encore moins la capacité pour implanter une dictature en Haïti. La dictature a ses lois, ses règles et ses principes. On avance tout simplement vers la fin de quelque chose. La fin d’ un temps présidentiel.

Il est à souligner que depuis 1987, Haïti se définit comme un État de droit démocratique. Des lors, il est constitutionnellement impossible et incorrect que le Président puisse s’emparer du monopole normatif dont le Parlement détient le pouvoir absolu et exclusif.

La Constitution de 1987 ne prévoit qu’une branche de l’État soit inexistante. Le rôle fondamental du Président est d’assurer la vie des institutions (article 136). L’une des principales activités du Parlement, c’est de faire des lois, c’est-à-dire des textes adoptés par les deux Chambres, promulgués et rendus exécutoires par le Président de la République. La Constitution de 1987 édicte un principe absolu en son article 111 qui stipule que le Pouvoir législatif fait des lois sur tous les objets d’ intérêt public.

Le document publié au journal « Le Moniteur » intitulé “projet de Code pénal haïtien” est un vrai faux, a expliqué Me Guérilus Fanfan. Déposé au Parlement pour être adopté par les parlementaires, ce document ne peut pas se retrouver aux mains de l’Exécutif aux fins de publication sans son retrait au Parlement motifs à l’appui. Le Parlement dysfonctionnel, cette formalité était impossible. Lorsque celui-ci sera constitué, ce document publié fera partie de l’inventaire de ce dernier. Ce qui est encore plus étrange, le Président de l’actuel tiers du Sénat restant, appelle à une discussion entre l’Exécutif et la société sur un document en examen au Parlement.

C’est le comble de l’ignorance, c’est le cas de dire après Daly Valet, que les élites haïtiennes ne sont pas préparées pour diriger les affaires chez nous. Nos conflits, dit-il fort à propos, proviennent de l’impréparation de nos élites.

Une pratique courante dans le passé
Sous les régimes antérieurs – par exemple sous Duvalier plus proche de nous -, il y a une habilitation constitutionnelle ou législative qui autorisait ces pratiques, jugées aujourd’hui contraires aux régimes représentatifs et de l’État de droit. Seul le Conseil National de Gouvernement dirigé par le Général Henri Namphy était habilité par la Constitution de 1987 à prendre des décrets. En effet ,l’ article 285-1 de la Constitution inséré au chapitre consacré aux dispositions transitoires, il est dit que « le Conseil national de gouvernement est autorisé à prendre en Conseil des Ministres conformément à la Constitution des décrets ayant force de loi jusqu’à l’entrée en fonction des députés et sénateurs sous l’empire de la présente Constitution ».

Donc, le décret-loi a bel et bien existé dans les pratiques abusives du Pouvoir exécutif et même dans certaines constitutions passées, comme celles de 1935 et de 1983.

Pourtant c’est contre la logique de l’exercice des pleins pouvoirs que les constituants de 1987 ont rédigé l’article 61-1 qui dispose qu’aucun d’eux ne peut sous aucun motif, déléguer ses attributions en tout ou en partie, ni sortir des limites qui lui sont fixés par la Constitution et la loi. C’est dans le but de modérer le Pouvoir présidentiel et de réduire les risques de dictature que ces derniers ont installé une dyarchie au sein du Pouvoir exécutif par la mise en place d’un poste de Premier ministre. Le Chef de gouvernement partage ainsi avec le Président les attributions du Pouvoir exécutif.

Force est d’admettre que malgré la multiplication des freins et des contre-pouvoirs, le pouvoir en Haïti est toujours présidentiel. La société haïtienne n’est traversée par aucun sentiment démocratique et les mentalités politiques n’ont pas vraiment évolué. Il n’empêche que dans les conditions actuelles, la mise en place d’un régime présidentiel comporte trop de risques pour l’avenir démocratique d’Haïti.

Notre système juridique est en danger
Force est de conclure que notre système juridique national est en danger. Il est noyé dans des considérations politiques pour sauvegarder certains intérêts politiques, ce qui l’empêche d’être un système objectif. Le nouveau Code pénal, tout comme certaines décisions prises par cette administration, sont situées en dehors du droit existant. Le droit n’existe pas sans les théories, les principes et les concepts. La confrontation de l’univers brut qu’est celui de nos codes aux grands principes développés dans le droit moderne modifie substantiellement notre réalité juridique.

Malheureusement, la majorité de nos juristes manquent d’outils théoriques et conceptuels pour comprendre ces perturbations juridiques dans l’ordre national et pour appréhender l’objet droit. Au contact du global, il y a souvent perversion du local. Ce sont, à n’en pas douter, les conséquences du choix de l’État.

Sans entrer dans les détails de ce nouveau Code pénal, dans la question sur l’homosexualité, il me semble qu’à travers les conventions qu’elle a signées, Haïti a déjà donné son accord à la relation des personnes de même sexe. Car, le concept de la discrimination, tel que interprété par la Cour inter-américaine des droits de l’Homme est le fait de traiter une personne de manière moins favorable qu’une autre ne l’est pas, ne l’a été ou ne l’aura été dans une situation comparable (discrimination directe). Il y a discrimination indirecte lorsqu’une disposition, un critère ou une pratique neutre en apparence, est susceptible d’entraîner pour les mêmes motifs un désavantage particulier pour des personnes par rapport à d’autres. Il reste à savoir si les tribunaux haïtiens accepteront la définition de la discrimination telle que donnée par la Cour inter-américaine des droits de l’Homme.

D’ailleurs, la position officielle de l’État haïtien sur cette question a été adoptée avant que ce débat ne fût. L’ancien Ministre René Magloire l’a dit très clairement sans grand développement à l’émission « L’invité du Jour » de Marie Lucie Bonhomme qu’Haïti à travers ce code ne fait que répondre à ses obligations internationales en matière de respect des droits humains. Tout le reste n’est que camouflage de la réalité. Il faut noter que l’ignorance de ceux qui nous gouvernent conduit à ratifier certaines conventions internationales sans comprendre leur fondement et les principes à la base de leur élaboration. On peut faire cette même considération en ce qui concerne les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et les crimes de génocide, glissés à l’article 221 du Code pénal pour lesquels une loi est nécessaire, comme ce fut d’ailleurs le cas du Canada qui avait adopté une loi en cette matière en 2000. La Belgique en avait une dans laquelle elle s’est donnée une compétence universelle mais elle a dû y renoncer sous la pression de certaines puissances occidentales.

Appel à la modération
En tout état de cause, il n’est pas exagéré de dire qu’en Haïti, l’ordre démocratique et constitutionnel est aujourd’hui renversé avec l’émergence d’un nouvel ordre totalitaire, ce qui signifie que l’ordre républicain établi par la Constitution de 1987 cesse du même coup d’être valable avec l’instrumentalisation des pleins-pouvoirs. Ce nouvel ordre totalitaire délègue donc le pouvoir au Président le droit de créer le droit. Ce faisant, le Chef de l’État anéantit l’instance de contrôle gouvernemental en assurant le monopole normatif et la fonction juridictionnelle. Il crée un contre-État dans lequel il dissout la souveraineté nationale dont le peuple est le dépositaire, donc fractionnée au nom du principe de l’ égalité des citoyens . Le Président Moise écarte le souverain, véritable acteur politique et décisif de l’histoire (articles 58 et 59 de la Constitution). Donc, en dernière analyse, s’il y a rupture de l’ordre démocratique et constitutionnel, c’est aux citoyens de dire s’ils sont d’accord avec ce nouvel ordre établi par Jovenel Moise, ou encore à ses tuteurs internationaux de lui donner la note pour ses travaux en matière de démocratie, de bonne gouvernance, de l’État de droit et de respect des droits fondamentaux.

La discussion agitée dans l’opinion publique sur le contenu des textes juridiques publiés par le Président Moise est finalement un débat faux. Toute la question juridique est de savoir, est-ce que l’actuel Chef de l’Exécutif haïtien est habilité à prendre des décrets susceptibles de modifier des lois existantes, du moins à asseoir une autorité juridique au service des intérêts politiques de ses clans ? Question à laquelle, notre texte a valablement répondu.

En fin de compte, faut-il rappeler que l’exercice du pouvoir politique fait appel à la modération. Quoiqu’on dise, le 7 février 2021 c’est demain. Il se peut que tout s’envole avant que demain n’arrive. Ce temps est aussi court pour l’un comme pour l’autre.

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L’opposition et le pouvoir : chacun pourrait profiter du kidnapping ?

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francisco Silva

Le quotidien en Ayiti est pétrifié par le kidnapping. Chaque jour, des gens sont victimes de cette pratique qui fut autrefois exclusivement bourgeoise, mais qui a subi aujourd’hui un déplacement. Il devient aussi l’affaire de petits gens, de groupes armés habitant les  quartiers populaires, défavorisés.

Les bandits recherchent-ils de nouvelles sources de financement ? D’un directeur de banque à un vendeur d’alcool, un cireur de botte, un chauffeur de taxi, un élève, un directeur d’école, les kidnappeurs assoiffés d’argent frappent les portes de tout le monde. Tout le monde peut faire l’objet de proie à ce phénomène.

Pendant que la population vit cette tragédie quotidienne, les autorités étatiques et politiques se voilent la farce en essayant d’exploiter l’insécurité généralisée à leur avantage. Exploiter la douleur, la souffrance, la mort des gens pour satisfaire leurs ambitions politiques ! Quel humanisme !

Le questionnement demeure: comment le pouvoir pourrait-il être bénéficiaire du kidnapping ? Comment l’opposition pourrait aussi tirer profit de cette pratique ?

Les proches du pouvoir en place pointent du doigt l’opposition d’être derrière ces actes odieux et inhumains dans le but de fragiliser la vie sociale afin de provoquer le départ de Jovenel Moise. À force que l’insécurité traumatise la population, il y aurait plus de possibilités pour que Jovenel Moise laisse le pouvoir. L’opposition a tout à gagner dans un autre peyi lòk, soutiennent des défenseurs du pouvoir sur les réseaux sociaux. L’opposition est vue comme l’acteur du chaos.

Toutefois, l’opposition dans ses prises de position fait appel à l’article 134-2 de la Constitution pour soutenir la fin du mandat du président Moise le 7 février 2021. Alors que le président pense dans une logique mathématique qu’il quittera le Palais national 7 février 2022.

Les opposants quant à eux critiquent le pouvoir d’être incapable de faire régner la paix dans la société. Ils accusent le PHTK d’être à la base de la fédération des gangs sous l’appellation G9 an fanmi e alye. À cet effet, le pouvoir utiliserait ses gangs pour terroriser la population afin de faire avorter toute tentative de manifestation anti-gouvernementale. À force d’avoir peur, la population ne gagnerait pas les rues pour dénoncer et exiger le départ le président.

D’ailleurs, lors des manifestations des membres de G9 – pendant que quelques d’entre eux sont apparemment recherchés par les forces de l’ordre –, la police n’a pas recouru à la violence, comme ce fut le cas pour les autres manifestations. Pas d’usage de gaz lacrymogène, de balles réelles ni en caoutchoucs.

Suivant cette lecture, ces deux groupes pourraient être – séparément –à la base de cette insécurité généralisée pour satisfaire leur ambition politique.

Quoiqu’il en soit l’indifférence est au rendez-vous. Et qu’il s’agit de l’opposition ou du pouvoir en place, la vie de la population n’a aucune valeur. Parce que ce qui les intéresse, c’est d’aboutir à leur fin. Le pouvoir – diriger le pays jusqu’au 7 février 2022 – ; l’opposition – renverser le pouvoir le 7 février 2021 –. Est-ce que l’opposition a les moyens de stopper le kidnapping, de réduire l’insécurité en général, si la transition devenait effective ? Que fait le pouvoir pour résoudre le problème de l’insécurité ?

Au prix du sang de la population, ces groupuscules avancent avec leur projet mesquin au moment où la vie de la population devrait constituer la priorité des gens qui dirigent ou qui aspirent à diriger.     

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Ayiti-insécurité : l’indignation de la population, une tempête dans un verre d’eau

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Les groupes armés jouissant de la défection de l’Etat continuent d’imposer leur loi à la population. Pendant que l’Etat s’endorme en bouffant les taxes chèrement payés par la population, les bandits, quant à eux, travaillent sans relâche pour la terroriser.

Il ne passe pas un jour sans que des gens ne se fassent kidnappés, torturés et tués. Les cris des familles victimes résonnent dans toute la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Ce port au crime nous parfume avec l’odeur des cadavres. Comme si Hadès était à la croisée des chemins, attendant que Libitine vienne le servir de corps d’innocents dans son horrible sanctuaire. Les montres pavanent dans les rues en plein jour. Le crime devient le quotidien amer d’une population désespérée, surtout “inconsciente” de sa propre situation. La zombification semble envahir l’esprit des vivants.

Chaque coin de rue trace un ruisseau de sangs. Et Port-au-Prince, la capitale du crime, devient la ruée des morts ambulantes, attendant que les bandits fassent leur job, celui de les mettre des balles en pleine tête, ou en plein cœur, sous les regards complices de l’Etat. Vivre apparait comme une tragédie d’Homère ou un dilemme cornélien. Même en étant plus imaginatif possible, Shakespeare aurait du mal à trouver de mots pour mettre sur cette tragédie quotidienne.

Dans l’effervescence du désarroi, la peur habite le ventre des pauvres gens devant la toute-puissance des gangs qui chantent le De profundis d’une société en détresse incapable d’invoquer Zeus pour demander secours. Dans l’indifférence la plus totale, l’indécence étatique éclaire les côtés sombres et sanguinaires de nos responsables irresponsables. L’Etat constate la mort de plusieurs personnes, sans pouvoir faire quelque chose, sinon faire des tweets pour exprimer leur mécontentement. Quel mécontentement ! Ou plutôt, quel engagement numérique ! Avec les tweets, l’on marche dans la vallée des bandits, l’on ne craint aucune balle. Quelle assurance !!! On est sauvé.

Même dans sa course quotidienne, l’ange de la mort ne nous fracasse pas, si seulement il consulte Twitter pour voir le dévouement de nos vaillants chefs qui attendent l’éternité pour le coincer.

Face à la complicité de l’Etat ayitien, la société préfère se plonger dans l’inaction, peut-être par peur d’être terrassée par les balles assassines, ou peut-être parce que la vie est trop précieuse pour la perdre pour une cause perdue d’avance.

Trop soucieuse de sa misérable vie, la population manifeste en grande pompe sur les réseaux sociaux, en dénonçant avec des publications exprimant leur extrême indignation. Par-dessus tout, leur révolte. Révolte numérique. De la pure nouveauté. Entachée de sectarisme, cette révolte numérique s’enlise dans une indignation sélective. Chaque vie n’a pas la même valeur aux yeux des clans en question. Chaque clan proteste et affiche son désenchantement au crime, lorsque l’un d’eux est touché. Indignation sélective.

Peut-être que la révolte numérique allait accoucher un résultat, comme ce fut le cas pour le dossier PetroCaribe.  En tout cas, l’indignation de la population ressentie au travers des réseaux sociaux n’a encore ébranlé ni les autorités étatiques, ni les rois de la jungle (groupes armés).

Dans cette caverne où l’illusion se confond avec la réalité, il n’y a qu’un Ogou Feray qui puisse nous aider à traverser le fleuve du Styx, cette route remplie d’épines. Sinon la tempête saccage uniquement le verre. Et la montagne ne fait qu’accoucher d’une souris.

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Le Manifeste du MTV : Renforcer et préserver la domination bourgeoise

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Le Mouvement de la troisième voie (MTV) de l’homme d’affaires Réginald Boulos vient de présenter son manifeste expliquant ses fondements idéologiques. Sans surprise, le mouvement fait la promotion du libéralisme économique dans un emmêlement d’un système social-démocrate.

« De crainte d’être débordées par les luttes populaires, les bourgeoisies proposent de “nouveaux contrats sociaux” susceptibles de préserver ou de renforcer leur domination »

Pierre Beaulne (1978).

Ces propos traduisent fort bien le projet de Réginald Boulos avec sa troisième voie.
Faisant la promotion d’une économie de marché, le MTV dit s’attacher à un modèle d’économie socialiste qui table sur un progrès libéral. Effet-marmelade. Méli-mélo. Cette incongruence traduit le fondement populiste de la troisième voie qui s’enferme en réalité dans la logique capitaliste consistant à favoriser un groupe de personnes sur l’ensemble de la société.

Il est utile de préciser que l’économie de marché basée sur la logique de l’offre et de la demande est une économie qui s’accentue sur la maximisation du profit où chacun agit en fonction de ses intérêts. Les défenseurs de cette économie préconisent le « laisser faire » comme élément de croissance économique.

“Nous faisons la promotion des initiatives privées basées sur la libre entreprise dans une économie de marché”

À juste titre, le projet du MTV vise à instaurer un État qui serait capable de soulager la misère de la population en laissant le champ libre aux gens du secteur privé de faire bon leur semble. “Nous faisons la promotion des initiatives privées basées sur la libre entreprise dans une économie de marché”, lit-on dans le manifeste, qui table sur une conception classique (bourgeoise) de l’État-nation.

Un État qui est au-dessus de la mêlée, qui s’occupe uniquement à fournir les services publics en laissant l’économie aux mains du secteur des affaires. Les balises ou les restrictions mises en place par l’État visent uniquement à favoriser un meilleur fonctionnement du marché. Il intervient pour calmer la colère populaire susceptible de nuire aux investissements du secteur privé.

Le manifeste mentionne en ce sens que l’État sera un facilitateur, régulateur et médiateur. Et la dynamique du gouvernement s’explicite dans la proposition des réformes qui garantissent le pluralisme politique. Dit autrement, le projet de la troisième voie dont le but est d’endiguer les aspirations populaires consiste à évacuer et à gommer les antagonismes de classe.

À cet effet, le MTV s’enlise dans une impression diffuse de changements sans chambardement, de réformes sans ruptures, où se décline une « humanisation » de l’économie pouvant produire graduellement de l’harmonie sociale dans le but d’aboutir à une société sans tension.
Cette stratégie nait du fait que l’État actuel n’est pas capable de sécuriser leur business en redistribuant les taxes sous formes de politiques sociales au profit des défavorisés. C’est l’une des raisons qui pousse une frange de la bourgeoisie haïtienne à se reconfigurer dans l’arène politique pour intégrer directement les espaces décisionnels où s’orientent les politiques économiques afin d’élaborer des politiques publiques d’apaisement social. Lesquelles politiques consistent à préserver et renforcer la domination bourgeoise.

Dans son manifeste, le MTV envisage de mettre en place un système où les problèmes des acteurs se résolvent à travers la concertation. Une concertation qui, se lira in fine compromis, participera à protéger le patronat au détriment des travailleurs. Au fait, l’État proposé par le MTV intervient à redéfinir les relations entre travail et capital.

« Nous croyons dans la négociation, dans la concertation et dans le dialogue permanent instaurés à travers des institutions comme moyens pour résoudre les conflits sociaux et politiques », précise le manifeste.

“le MTV envisage de limiter les marges de manœuvres de la masse salariale.

L’institutionnalisation de la concertation revendiquée par le MTV envisage de limiter les marges de manœuvres de la masse salariale. Ce faisant, Pierre Beaulne (1978) eut à dire « La proposition typique de la concertation consiste à demander aux travailleurs de limiter les augmentations de prix, et aux gouvernements de restreindre leurs dépenses. Quand les profits déclinent, une telle politique vise à obtenir des travailleurs une modération de leurs revendications, un accroissement du travail et un arrêt des luttes. »

Par ailleurs, vient le populisme des partis politiques qui s’explicite dans une idéalisation du passé historique. Chaque parti dit s’inspirer du projet de la révolution haïtienne dans le but de montrer leur volonté à travailler pour l’émancipation de la nation.
Comment favoriser l’émancipation de la masse défavorisée dans le système capitaliste ; l’un des systèmes les plus inégalitaires ? L’émancipation de la nation se résume à un discours populiste creux qui ne vise qu’à exploiter un contexte politique et à instrumentaliser le peuple.

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